mercredi 30 novembre 2016

Mademoiselle



Une affiche qui ne présage PAS DU TOUT de la suite

Ah que coucou, chers et estimés lecteurs ! Une chronique sans doute un peu plus courte que d’habitude car je vous en prépare une autre dans la foulée (elle aussi plus courte) mais surtout un interlude littéraire qui s’annonce pas piqué des hannetons, c’est moi qui vous le dis. Donc autant vous dire que ça va défourailler dans les chaumières. Et oui, j’ai conscience que cette allocution n’a aucun sens. Et que ce n’est pas une allocution.
Sans transition, le film dont je vais vous parler ce soir est Mademoiselle, réalisé par Park Chan Wook, avec en rôles principaux Kim Min-Hee, Kim Tae-Ri et  Jung-Woo Ha. Il s’agit, vous l’aurez sans doute compris, d’un film sud-coréen qui ma foi vaut réellement le détour. J’étais pour ma part assez curieux, étant très peu habitué au cinéma asiatique au général. C’était un peu un test donc, et je ne le regrette pas !

De quoi que ça parle-t-il donc ?
                Mademoiselle se déroule dans les années 1930, époque à laquelle le Japon a commencé la colonisation de la Corée. Dans ce cadre fort peu reluisant pour les coréens, nous suivons la jeune domestique Sook-hee (merci Wikipédia pour l’orthographe des prénoms !), embauchée par la riche héritière japonaise Hideko. Hideko vit sous l’égide tyrannique de son oncle, un coréen qui est passionné de Japon et qui est globalement partant pour leur refiler tout le pays. Okay j’avoue, cette partie là du personnage de l’oncle est un peu floue. Mais d’un autre côté, elle est assez anecdotique. Du coup, j’en viens à me dire que j’aurais sans doute pu me dispenser d’en parler.
                Passons. Toujours est-il que cet oncle adore les livres. Notamment les livres rares. Et les livres qui parlent de sexe. Bref, c’est un collectionneur de livres pornographiques rares, et il en a une pleine bibliothèque. Mais genre une salle entière. En fait, imaginez un énorme salon avec pleins de rayonnages qui seraient intégralement remplis de 50 shades of grey. De quoi faire une attaque.
                Bon, et dans tout ce joyeux boxon, Sook-hee débarque au manoir en tant que femme de chambre d’Hideko. Sauf que c’est un piège : elle s’est en vérité alliée à un faussaire coréen qui cherche à récupérer l’héritage d’Hideko. Pour cela, il se fait passer pour un riche Comte japonais, afin de s’attirer les grâces de l’oncle. Lui reste donc à courtiser la demoiselle, et il compte sur Sook-hee pour l’aider dans cette tâche ardue.
                Mais c’était sans compter sur les sentiments que les deux femmes vont développer l’une sur l’autre. Plus le temps passe, et plus Sook-hee éprouve des difficultés à voir le Comte essayer de séduire Hideko, avec plus ou moins de réussites.
Joie de vivre, volupté et Bibimbap.
                L’amour qui se développe entre les deux femmes sera-t-il plus fort que l’irrésistible cupidité de Sook-hee et de son ami faussaire ? Et bien je ne vous le dirai pas. Mais c’est par égard pour vous : l’histoire de ce thriller est particulièrement prenante et surprend beaucoup par ses différents retournements. Pour tout vous dire, le film dure 2h50, et je ne m’en suis même pas rendu compte. Je me permets juste un petit avertissement : il y a pas mal de scènes de sexe lesbien tournées de façon très explicite, tendance Youpornienne. Alors à titre personnel, je m’en contrefous royalement, mais je comprends que ça puisse surprendre, et j’aime autant prévenir. Vous voilà donc prévenus. Ne me remerciez pas.


Ou alors juste un peu quand même.
Mais alors, quoiqu’il faut retenir de ce flim ?
                Pour le coup ce long métrage va me permettre de vous parler d’une chose que j’ai souvent occultée dans mes chroniques alors que je lui accorde une importance primordiale dans mes goûts cinématographiques.
Je vais passer rapidement sur la mise en scène et la photographie, qui sont impeccables. Le film est très beau à regarder et s’offre quelques plans ma foi fort poétiques. La mise en scène est efficace mais se permet quelques petites fioritures pas déplaisantes tout en restant économe sur ses effets. Bref, tout est dans la parcimonie et le dosage, ce qui permet au film d’être long sans qu’on s’en rende compte.
Mais ce qui fait véritablement la force du film, c’est son histoire, et sa narration. Je m’explique : le film se découpe en trois parties. Une première qui nous raconte l’histoire vue par Sook-hee, une seconde qui nous relate les événements tels que vus par Hideko (en remontant un peu plus loin dans le passé, soyons honnêtes), et une troisième qui fait office d’épilogue. Je ne vais pas vous en dire trop sur le contenu de ces parties, mais sachez que Park Chan Wook manipule très bien les informations qu’il donne au spectateur en fonction du point de vue. A la manière d’un Christopher Nolan, il se joue de nous en ne nous montrant que tout ou partie de la vérité, mettant à mal notre habitude d’avoir toutes les informations en main.
C’est donc pour moi l’occasion de vous parler de Nolan, qui est sans doute l’un de mes réalisateurs préférés. La particularité du cinéma de Nolan, c’est de jouer sur nos perceptions et sur nos habitudes de spectateurs pour nous fournir des informations au mieux incomplètes, au pire totalement fausses. Par exemple, dans Memento, il nous informe que le personnage a des troubles de la mémoire, et nous le fait suivre. Instinctivement nous imaginons que nous voyons les premiers pas du personnage, bien que beaucoup d’indices nous disent le contraire. Aussi nous tombons des nues lorsque nous nous rendons compte que toute notre vision du personnage et de ceux qui interagissent avec lui est totalement fausse : il n’a aucun souvenir d’eux et ils le manipulent complètement. Le même genre de ressort est utilisé dans Inception, quand le héros nous montre une toupie comme exemple de totem – l’objet permettant de savoir si l’on est dans un rêve ou non. Automatiquement, nous allons supposer qu’il s’agit de son totem, bien qu’il nous dise explicitement que ce n’est pas le cas. Et donc lorsque arrive la fameuse scène finale, empêchant de savoir si le Happy End que nous voyons est un rêve du héros ou la réalité, nous sommes évidemment frustrés de ne pas savoir ! Alors que la réponse est sous nos yeux.
Peut-être que si je fais semblant de pas le voir il va partir...
D’ailleurs, Inception est très intéressant d’un point de vue narration avec ses rêves et donc ses temporalités imbriqués les uns dans les autres. Il contribue réellement à casser nos habitudes de spectateurs, telles que la linéarité dans le déroulement des événements ou même concernant notre omniscience de spectateurs. Il nous épargne notamment toute utilisation de fusils de Tchekhov, chose qui, à titre personnel, me plaît beaucoup (je trouve le procédé beaucoup trop souvent utilisé).
Petit aparté pour expliquer ce qu’est un fusil de Tchekhov : il s’agit d’une règle – relativement ancienne – de cinéma qui dicte que « si un fusil apparaît à l’écran, il doit être utilisé à un moment dans le film ». Un exemple que j’aime bien : dans The Amazing Spiderman de Mark Webb, au début du film on visite les laboratoires d’Oscorp, et on découvre pas mal de choses. Notamment un fusil servant à assécher les réserves d’eau (je crois). Et bien sur, ce fusil sera au centre du plan machiavélique du Lézard pour détruire New York. Voilà, et personnellement je trouve ça dommage, parce que ça enlève tout effet de surprise. Mais c’est un avis personnel, on pourrait aussi détester voir un outil surpuissant apparaître de nulle part sans aucune raison.
Pour revenir au sujet de Nolan, il a aussi développé une théorie sur les films ou les œuvres de fiction en général qui me plait beaucoup. Il estime que toute œuvre de fiction repose sur trois piliers :
-          Son histoire, autrement dit les événements qui sont racontés
-          Sa narration, autrement dit la façon dont sont racontés les événements
-    Son ou ses personnages, autrement dit la façon dont ils interagissent avec les événements.
Il estime que ces trois piliers peuvent être indépendamment modulés par différents niveaux de complexité, qui vont conditionner la tenue du film. Par exemple, un film dans lequel les trois piliers sont simples sera un film globalement simpliste. C’est le cas de beaucoup de blockbusters par exemple. A l’inverse, un film dans lequel les trois piliers sont complexes court le risque d’être parfaitement incompréhensible pour la plupart des gens. Par contre désolé, je n’ai aucun exemple en tête pour ce type là… Je pense que c’est surtout quelque chose qui se retrouve dans les romans.
                De façon générale, Nolan estime qu’un bon film possède deux piliers simples et un pilier complexe. Par exemple, Inception possède des personnages simples, une histoire globalement simple une fois les règles du jeu comprises, mais une narration complexe avec ses différentes temporalités imbriquées. Memento possède un personnage simple, une narration simple car chronologique, mais une histoire complexe à cause du problème mémoriel du héros. Le prestige possède des personnages et une histoire simple (ce sont deux magiciens en compétition) mais une narration complexe de par la façon dont elle est racontée – en séparant les deux points de vue et en les faisant intervenir dans un ordre non chronologique, coupée de flashbacks. The Dark Knight possède une narration et une histoire simple mais des personnages complexes, tout en nuances, en folie et en contradictions.
                Néanmoins, je pense à titre personnel que cette méthode manque d’une composante importante : l’émotionnelle. Il manque comme paramètre à cette théorie ce qui est propre à toute production cinématographique : l’image, le son, la mise en scène. Je la trouve un peu trop rationnelle pour pouvoir véritablement juger toute forme de long métrage. Cela dit, elle reste un bon prisme pour orienter la géométrie globale d’une histoire. Un outil très pratique si vous vous destinez à raconter de la fiction, fusse-t-elle en image ou en écriture, que je vous conseille d’appliquer aussi souvent que possible. Ne perdez cependant pas de vue que les tripes comptent autant que le reste ! Surtout en ce qui concerne l’andouillette.

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