Camarades
lecteurs, l’heure est grave. En effet, je ne sais absolument pas comment
introduire cette chronique. J’hésitais entre vous faire croire qu’un cataclysme
insignifiant avait touché mon foyer, ou vous arroser de ma fausse joie de vivre
pour vous préparer à la migraine qui suit la lecture d’un de ces billets. Mais
rien de tout ça ne me tente alors j’ai décidé de venir vers vous avec honnêteté
et entièreté. Et croyez-moi, moi en entier, ça représente un sacré morcif.
Bon, on
dirait que je ne m’en sors pas trop mal sur ce coup là. Pour revenir à
l’essentiel, aujourd’hui je vais vous parler du film I, Daniel Blake de
Ken Loach, avec Dave Johns et Hailey Squires dans les rôles principaux. Un film
qui m’a énormément plu, aussi vais-je tenter de lui rendre justice par ma
prose.
De quoi que ça parle-t-il
donc ?
Comme son
titre l’indique, I, Daniel Blake nous conte l’histoire de Daniel Blake – notez que
jusque là, je ménage vos neurones –, menuisier de 59 ans qui, suite à une grave
crise cardiaque, se voit interdire de travailler par son médecin. Privé de
revenu, il demande donc une aide de l’état à destination des personnes
déclarées médicalement inaptes au travail. Pour obtenir cette pension, il doit
répondre à une série de question qui sert à déterminer s’il est réellement
incapable de travailler. Sauf que le résultat de ce questionnaire le déclare
inéligible pour recevoir cette aide sociale.
| C'est fou comme les pauvres ressemblent à des gens normaux |
Il essaye
de faire appel mais pour cela il doit recevoir un coup de téléphone du
décisionnaire, qu’il est censé recevoir avant de recevoir la lettre le
déclarant inéligible pour la pension. Coup de téléphone qu’il n’a bien sur,
jamais reçu, parce que sinon, ce serait trop facile. Le voici donc dans une
situation assez ennuyeuse : il ne peut pas travailler car son médecin lui
a interdit. Sauf que pour pouvoir recevoir ses allocations chômage, il doit
activement chercher du travail, tout en sachant pertinemment qu’il ne pourra
accepter aucune offre. Le tout en essayant de trouver un moyen de faire appel
sur son inéligibilité à la pension d’invalidité. Pour couronner le tout, Daniel
n’a jamais utilisé un ordinateur de sa vie, alors que la majeure partie des
procédures à accomplir sont numériques de nos jours. Autant dire que c’est un
joyeux merdier.
Dans sa
quête désespérée de justice (et de revenus, parce que faut bien se nourrir), il
va rencontrer Katie, jeune maman célibataire de deux enfants ayant du déménager
de Londres pour venir vivre à Newcastle. Déménagement forcé, puisque c’était
soit ça, soit elle continuait à loger dans un foyer d’hébergement. C'est-à-dire
dans une seule pièce. Avec ses deux enfants. Là aussi une situation
particulièrement enviable. Cela dit, commencez à vous y préparer
psychologiquement, parce que vu comment s’annoncent les futures élections, y’en
a un paquet à qui ça va arriver !
Se
prenant d’affection pour la petite famille, Daniel va faire tout son possible
pour les aider, tout en essayant de se débattre avec ses problèmes. Garder les
enfants, effectuer autant de réparations que possible dans la maison, les
accompagner à la banque alimentaire, Daniel va progressivement se muer en grand
père de substitution pour les enfants, son cœur malade mais pourtant débordant
de l’envie d’aider son prochain redonnant du baume au cœur à ceux qui l’entourent,
malgré une situation très difficile. Et ce baume au cœur, nous autres
spectateurs en avons bien besoin.
Mais alors, quoiqu’il faut
retenir de ce flim ?
Je vais vous
le dire tout de suite, ce film est déprimant. La fin notamment est d’une
infinie tristesse, mais l’ensemble même du déroulement est particulièrement
noir et cynique. Plus le temps passe et
plus la situation des personnages empire. A la lumière de cela, je pense que le
film se veut la voix des laisser pour compte.
Dans
notre vie, nous entendons souvent parler des riches nantis. Nous entendons
souvent parler des sans abris, des migrants. Et la plupart d’entre nous
estiment être quelque part entre les deux. Peut-être avons-nous l’arrogance de
nous croire supérieur à la moyenne, parce que plus cultivé, plus lettré. Le
fait même que vous me lisiez indique que vous ou vos parents ont suffisamment
de revenus pour que vous ayez un ordinateur. I, Daniel Blake nous montre
la vie de ces personnes qui n’ont pas grand-chose, mais suffisamment pour qu’on
ne parle pas d’eux.
| DANIEL BLAKE FOR THE WIIIIIN!!! |
Le choix
des personnages, même secondaires, est révélateur : il eut été facile de
se contenter d’un homme proche de la retraite et d’une mère célibataire de deux
enfants, deux cas qui, s’ils sont particulièrement marquants et attachants,
restent relativement marginaux. Seule une fraction réduite du public va se
sentir directement touchée, même si nous pouvons tous nous imaginer dans leur
situation. Mais un autre personnage a
attiré mon attention : le jeune voisin de Daniel. On en sait finalement
assez peu sur lui, hormis qu’il travaille dès qu’il peut dans un entrepôt. Plus
précisément, son patron le fait venir à 6h du matin pour lui faire décharger un
petit camion, ce qui lui prendra 45 min, et lui rapportera à peine plus de 3
livres. Et c’est tout. Une perte de temps pour lui. Alors il décide de faire
autrement, et profite d’un de ses amis en Chine pour récupérer des baskets
d’une grande marque à leur sortie d’usine, et donc
de les vendre directement, sans passer par le moindre intermédiaire.
Ces trois
personnages représentent la faillite d’un système. Un système qui oblige un
homme malade et incapable de travailler à perdre son temps dans la recherche
d’un emploi inexistant et qu’il devra de toute façon refuser. Un système qui
oblige une jeune mère à se priver pour ses enfants au point de presque s’évanouir,
à voler à l’étalage des produits de première nécessité (des serviettes
hygiéniques notamment) voire à se prostituer. Un système qui empêche des jeunes
de trouver leur voie, trop rigide, et trop libre de faire ce qu’il veut d’eux
tant il est le seul dispensaire d’un revenu dont ils ont besoin pour faire
quoique ce soit. Un système qui traite les gens, non plus comme des personnes,
mais comme des chiffres, des données dans un ordinateur. Un système personnifié
ici par les membres du « job center » anglais.
Ces
fonctionnaires sont d’une rigidité et d’un manque de compassion si flagrant
qu’il en devient aberrant. Les conseillers ne comprennent pas qu’un homme
puisse ne pas savoir se servir d’un ordinateur. Les conseillers refusent de
déroger à leur système, même lorsqu’il est évidemment défaillant. Un aveuglement
qui dépasse l’entendement alors que des sanctions sont appliquées à des
personnes qui ont déjà à peine de quoi se nourrir.
Je vais
me faire l’avocat du diable un instant et modérer mon propos : je ne
reproche pas à ces fonctionnaires de faire partie du système. Je préfère qu’il
existe un système imparfait plutôt qu’il n’en existe pas du tout. De même, je
comprends qu’il leur soit interdit d’entrer de façon plus personnelle dans les
problèmes des gens, car un tel système se doit d’être équitable. Pas juste, pas
égalitaire, mais équitable. Tout le monde doit être traité de la même façon. En
revanche, je suis prompt à leur reprocher leur aveuglement et leur application
stupide et non raisonnée de toutes les règles, sans le moindre discernement. Je
suis prompt à reprocher le manque d’écoute et le manque de réflexion dans leur
travail. Comment un homme peut se retrouver dans une situation où il doit
chercher un travail qu’il ne peut pas médicalement accepter ? Pourquoi
avoir besoin d’attendre un coup de téléphone pour faire appel sachant qu’il a
déjà reçu le courrier qui devrait pouvoir lui permettre de le faire ?
| Mais puisque je vous dis que j'ai plus de sous pour bouffer!! |
Vous
comprendrez bien vite que je suis sorti particulièrement remonté de ce film.
Cela m’a fait notamment réfléchir à notre environnement politique. Je me suis
toujours targué d’être profondément apolitique, refusant de me retrouver avec
l’étiquette de l’un ou l’autre parti sur le front. Cette conviction s’est
renforcée ces derniers temps lorsque je me retrouve confronté à l’échec de
notre système politique. Mes conclusions et observations ne sont pas très
originales, je le crains. Nos dirigeants n’ont plus aucune conscience du
quotidien de leurs administrés, pour la simple raison qu’ils n’ont sans doute
jamais connu ce quotidien. Car leur métier, c’est la politique. Leur gagne
pain, c’est nos votes. Comme un grand concours de popularité, mais dont les
gagnants se voient remis un salaire et de multiples avantages. En plus de gérer
nos vies comme bon leur semble.
Sauf
qu’aujourd’hui, nous nous rendons bien compte que cela ne fonctionne pas. Alors
oui, la situation en France n’est pas catastrophique. Peut être pouvons nous
tenir encore un peu. Peut-être pouvons-nous voter pour des candidats anti
système. Mais existent-ils ces candidats ? Est-ce Marine Lepen, maîtresse
officieuse de la fachosphère française, riche héritière
millionnaire ? Ou alors Jean Luc
Mélenchon, fringant et teigneux représentant de ce qui reste de l’extrême
gauche, politicien depuis si longtemps qu’on ne voit pas bien pourquoi il irait
tout bousculer ? Ou encore Emmanuel Macron, rejeton des banques Rothschild
et Goldmann Sachs ?
Et puis
au fond, pourquoi ? Avons-nous vraiment besoin de ces hommes ?
Devons-nous vraiment compter sur des hommes qui font le strict opposé de ce
pourquoi ils sont élus ? Devons-nous vraiment faire reposer notre vie sur
des hommes qui n’ont même pas la décence de se rendre à l’Assemblée pour voter
des lois alors qu’ils sont payés plusieurs milliers d’euros pour cela – Fillon,
c’est toi que je regarde, sors de dessous ton pupitre ?
Par
extension, avons-nous besoin de ces politiques d’austérité dans nos pays ?
Le constat est simple : depuis que c’est la crise, le chômage augmente,
les prix augmentent, et les banques responsables de ces crises (qui surviennent
tous les 10 ans depuis 1983, rappelons-le) s’en sortent en tout impunité ou
quasi. Bon. Donc on met des politiques d’austérité en place. Et…. Bah ça marche
pas, vu que le chômage continue d’augmenter, tout comme la pauvreté et la
dette. C’est le cas chez nous, et on a un autre exemple avec la Grèce, qui va
pas tarder à atteindre le fond du trou de la pauvreté à force de faire des
coupes de budget un peu partout. Du coup, tout le monde est pauvre, personne ne
consomme, personne n’achète, et l’économie se casse la gueule. Du coup, on fait
quoi ?
Vous vous
en doutez, y’a peut-être une solution idiote : si l’austérité ne marche
pas, sans doute que c’est pas ça qu’il faut faire. Et j’ai envie de dire, y’en
a qui ont essayé. Bah figurez-vous qu’ils n’ont pas eu de problèmes. Je vous explique.
Il s’agit
du Brésil, sous la houlette de Luiz Inacio Lula da Silva. En gros, le monsieur
s’est retrouvé aux commandes d’un pays salement dans la merde après la crise de
2000 (éclatement de la bulle internet). Du coup, plutôt que de faire des
politiques d’austérité comme tout le monde, il a récupéré des aides financières
du FMI, et il a fait strictement le contraire de ce que ce même FMI lui
suggérait.
En
résumé, il a balancé moultes aides financières
aux ménages pauvres pour doper leur consommation (et les empêcher de
crever de faim, il s’agissait des programmes Fome Zero et Bolsa Familia). Il a
aussi investi plusieurs centaines de milliards de dollars dans des grands
travaux pour faire bosser les entreprises brésiliennes. En parallèle, il a
aussi mis en place beaucoup de taxes douanières sur les produits non
brésiliens, afin d’éviter que la consommation dopée des ménages brésiliens ne
profitent à des sociétés extérieurs venant vendre leurs produits à prix cassé
au Brésil.
![]() |
| ça c'est moi après le film: épuisé par tant de qualité |
Résultat
des courses, le pays a pu rembourser le FMI deux ans plus tôt que prévu. Pour
info, y’a un autre mec qui a fait ça durant l’histoire, c’était Franklin
Roosevelt, en 1929 après le grand krach boursier. Je pense que la puissance des
USA dans les décennies suivantes prouve que le mec avait sans doute raison.
Mais d’un autre côté, c’est presque logique : quand votre voiture commence
à manquer de carburant, vous ne ralentissez pas l’allure, allant de plus en plus
lentement jusqu’à la panne sèche non ? Vous rajoutez du carburant. Bah le
même raisonnement est appliqué ici : si l’économie va mal, il faut y
injecter de l’argent pour relancer la consommation, tout en empêchant le voisin
de venir piquer cet argent que vous avez injecté. Comme ça, votre pays repart,
et vous épongez vos dettes. En résumé, on fait des réserves en périodes de
vaches grasses, et on mange ces réserves en période de vaches maigres.
Bref, autant dire que plus le temps passe et
plus j’entrevois des solutions différentes de celles que nous proposent nos hommes
politiques de tout poils. Et si je vous parle de ça maintenant, c’est parce
qu’en plus de montrer la faillite d’un système, il montre aussi ce que peuvent
faire des personnes avec un peu d’aide, un peu de bonté, un peu de chaleur.
Daniel
Blake nous montre la voie dans ce film, la voie de l’action solidaire, de
l’action citoyenne. Il aime son prochain, et fait son possible pour l’aider. Il
vient en aide à la pauvre Katie. Il aide son voisin quand il le peut. Il est
ouvert sur le monde, sur l’autre. Et peut-être devrions-nous tous prendre
exemple sur lui. Peut-être devrions-nous cesser de fermer les yeux sur la
misère qui nous entoure.
Alors vous autres, lecteurs, je vous enjoins à
essayer. Lorsqu’un sans abri vous arrête, venez-lui en aide si vous le pouvez.
Soutenez les projets de vos amis, des amis de vos amis. Participez à des
kickstarters, aidez à financer des artistes indépendants. Engagez-vous dans la
vie associative, dans des associations qui aident les plus démunis, des
associations qui cherchent à limiter les dégâts sociaux et humanitaires des
politiques d’austérité (je vous conseille ATD Quart Monde). Répandez vos
connaissances chez ceux qui ne les ont pas, et recueillez leurs expériences,
leurs histoires, leurs savoirs. Profitez d’internet, ce média encore un peu
libre, pour diffuser vos idées nouvelles, vos idées innovantes. Intéressez-vous
à ce collègue de bureau qui semble moins joyeux que d’habitude. En clair :
cessons de compter sur les autres pour faire un monde meilleur ;
fabriquons le nous-mêmes. Le changement, c’est peut-être pas maintenant, mais s’il
doit arriver, ce sera par nous.

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