mercredi 23 novembre 2016

Moi, Daniel Blake




Camarades lecteurs, l’heure est grave. En effet, je ne sais absolument pas comment introduire cette chronique. J’hésitais entre vous faire croire qu’un cataclysme insignifiant avait touché mon foyer, ou vous arroser de ma fausse joie de vivre pour vous préparer à la migraine qui suit la lecture d’un de ces billets. Mais rien de tout ça ne me tente alors j’ai décidé de venir vers vous avec honnêteté et entièreté. Et croyez-moi, moi en entier, ça représente un sacré morcif.
Bon, on dirait que je ne m’en sors pas trop mal sur ce coup là. Pour revenir à l’essentiel, aujourd’hui je vais vous parler du film I, Daniel Blake de Ken Loach, avec Dave Johns et Hailey Squires dans les rôles principaux. Un film qui m’a énormément plu, aussi vais-je tenter de lui rendre justice par ma prose.

De quoi que ça parle-t-il donc ?
Comme son titre l’indique, I, Daniel Blake nous conte l’histoire de Daniel Blake – notez que jusque là, je ménage vos neurones –, menuisier de 59 ans qui, suite à une grave crise cardiaque, se voit interdire de travailler par son médecin. Privé de revenu, il demande donc une aide de l’état à destination des personnes déclarées médicalement inaptes au travail. Pour obtenir cette pension, il doit répondre à une série de question qui sert à déterminer s’il est réellement incapable de travailler. Sauf que le résultat de ce questionnaire le déclare inéligible pour recevoir cette aide sociale.
C'est fou comme les pauvres ressemblent à des gens normaux
Il essaye de faire appel mais pour cela il doit recevoir un coup de téléphone du décisionnaire, qu’il est censé recevoir avant de recevoir la lettre le déclarant inéligible pour la pension. Coup de téléphone qu’il n’a bien sur, jamais reçu, parce que sinon, ce serait trop facile. Le voici donc dans une situation assez ennuyeuse : il ne peut pas travailler car son médecin lui a interdit. Sauf que pour pouvoir recevoir ses allocations chômage, il doit activement chercher du travail, tout en sachant pertinemment qu’il ne pourra accepter aucune offre. Le tout en essayant de trouver un moyen de faire appel sur son inéligibilité à la pension d’invalidité. Pour couronner le tout, Daniel n’a jamais utilisé un ordinateur de sa vie, alors que la majeure partie des procédures à accomplir sont numériques de nos jours. Autant dire que c’est un joyeux merdier.
Dans sa quête désespérée de justice (et de revenus, parce que faut bien se nourrir), il va rencontrer Katie, jeune maman célibataire de deux enfants ayant du déménager de Londres pour venir vivre à Newcastle. Déménagement forcé, puisque c’était soit ça, soit elle continuait à loger dans un foyer d’hébergement. C'est-à-dire dans une seule pièce. Avec ses deux enfants. Là aussi une situation particulièrement enviable. Cela dit, commencez à vous y préparer psychologiquement, parce que vu comment s’annoncent les futures élections, y’en a un paquet à qui ça va arriver !
Se prenant d’affection pour la petite famille, Daniel va faire tout son possible pour les aider, tout en essayant de se débattre avec ses problèmes. Garder les enfants, effectuer autant de réparations que possible dans la maison, les accompagner à la banque alimentaire, Daniel va progressivement se muer en grand père de substitution pour les enfants, son cœur malade mais pourtant débordant de l’envie d’aider son prochain redonnant du baume au cœur à ceux qui l’entourent, malgré une situation très difficile. Et ce baume au cœur, nous autres spectateurs en avons bien besoin.
Mais alors, quoiqu’il faut retenir de ce flim ?
Je vais vous le dire tout de suite, ce film est déprimant. La fin notamment est d’une infinie tristesse, mais l’ensemble même du déroulement est particulièrement noir et cynique. Plus le temps  passe et plus la situation des personnages empire. A la lumière de cela, je pense que le film se veut la voix des laisser pour compte.
Dans notre vie, nous entendons souvent parler des riches nantis. Nous entendons souvent parler des sans abris, des migrants. Et la plupart d’entre nous estiment être quelque part entre les deux. Peut-être avons-nous l’arrogance de nous croire supérieur à la moyenne, parce que plus cultivé, plus lettré. Le fait même que vous me lisiez indique que vous ou vos parents ont suffisamment de revenus pour que vous ayez un ordinateur. I, Daniel Blake nous montre la vie de ces personnes qui n’ont pas grand-chose, mais suffisamment pour qu’on ne parle pas d’eux.
DANIEL BLAKE FOR THE WIIIIIN!!!
Le choix des personnages, même secondaires, est révélateur : il eut été facile de se contenter d’un homme proche de la retraite et d’une mère célibataire de deux enfants, deux cas qui, s’ils sont particulièrement marquants et attachants, restent relativement marginaux. Seule une fraction réduite du public va se sentir directement touchée, même si nous pouvons tous nous imaginer dans leur situation. Mais un autre personnage  a attiré mon attention : le jeune voisin de Daniel. On en sait finalement assez peu sur lui, hormis qu’il travaille dès qu’il peut dans un entrepôt. Plus précisément, son patron le fait venir à 6h du matin pour lui faire décharger un petit camion, ce qui lui prendra 45 min, et lui rapportera à peine plus de 3 livres. Et c’est tout. Une perte de temps pour lui. Alors il décide de faire autrement, et profite d’un de ses amis en Chine pour récupérer des baskets d’une grande marque à leur sortie d’usine, et          donc de les vendre directement, sans passer par le moindre intermédiaire.
Ces trois personnages représentent la faillite d’un système. Un système qui oblige un homme malade et incapable de travailler à perdre son temps dans la recherche d’un emploi inexistant et qu’il devra de toute façon refuser. Un système qui oblige une jeune mère à se priver pour ses enfants au point de presque s’évanouir, à voler à l’étalage des produits de première nécessité (des serviettes hygiéniques notamment) voire à se prostituer. Un système qui empêche des jeunes de trouver leur voie, trop rigide, et trop libre de faire ce qu’il veut d’eux tant il est le seul dispensaire d’un revenu dont ils ont besoin pour faire quoique ce soit. Un système qui traite les gens, non plus comme des personnes, mais comme des chiffres, des données dans un ordinateur. Un système personnifié ici par les membres du « job center » anglais.
Ces fonctionnaires sont d’une rigidité et d’un manque de compassion si flagrant qu’il en devient aberrant. Les conseillers ne comprennent pas qu’un homme puisse ne pas savoir se servir d’un ordinateur. Les conseillers refusent de déroger à leur système, même lorsqu’il est évidemment défaillant. Un aveuglement qui dépasse l’entendement alors que des sanctions sont appliquées à des personnes qui ont déjà à peine de quoi se nourrir.
Je vais me faire l’avocat du diable un instant et modérer mon propos : je ne reproche pas à ces fonctionnaires de faire partie du système. Je préfère qu’il existe un système imparfait plutôt qu’il n’en existe pas du tout. De même, je comprends qu’il leur soit interdit d’entrer de façon plus personnelle dans les problèmes des gens, car un tel système se doit d’être équitable. Pas juste, pas égalitaire, mais équitable. Tout le monde doit être traité de la même façon. En revanche, je suis prompt à leur reprocher leur aveuglement et leur application stupide et non raisonnée de toutes les règles, sans le moindre discernement. Je suis prompt à reprocher le manque d’écoute et le manque de réflexion dans leur travail. Comment un homme peut se retrouver dans une situation où il doit chercher un travail qu’il ne peut pas médicalement accepter ? Pourquoi avoir besoin d’attendre un coup de téléphone pour faire appel sachant qu’il a déjà reçu le courrier qui devrait pouvoir lui permettre de le faire ?
Mais puisque je vous dis que j'ai plus de sous pour bouffer!!
Vous comprendrez bien vite que je suis sorti particulièrement remonté de ce film. Cela m’a fait notamment réfléchir à notre environnement politique. Je me suis toujours targué d’être profondément apolitique, refusant de me retrouver avec l’étiquette de l’un ou l’autre parti sur le front. Cette conviction s’est renforcée ces derniers temps lorsque je me retrouve confronté à l’échec de notre système politique. Mes conclusions et observations ne sont pas très originales, je le crains. Nos dirigeants n’ont plus aucune conscience du quotidien de leurs administrés, pour la simple raison qu’ils n’ont sans doute jamais connu ce quotidien. Car leur métier, c’est la politique. Leur gagne pain, c’est nos votes. Comme un grand concours de popularité, mais dont les gagnants se voient remis un salaire et de multiples avantages. En plus de gérer nos vies comme bon leur semble.
Sauf qu’aujourd’hui, nous nous rendons bien compte que cela ne fonctionne pas. Alors oui, la situation en France n’est pas catastrophique. Peut être pouvons nous tenir encore un peu. Peut-être pouvons-nous voter pour des candidats anti système. Mais existent-ils ces candidats ? Est-ce Marine Lepen, maîtresse officieuse de la fachosphère française, riche héritière millionnaire ?  Ou alors Jean Luc Mélenchon, fringant et teigneux représentant de ce qui reste de l’extrême gauche, politicien depuis si longtemps qu’on ne voit pas bien pourquoi il irait tout bousculer ? Ou encore Emmanuel Macron, rejeton des banques Rothschild et Goldmann Sachs ?  
Et puis au fond, pourquoi ? Avons-nous vraiment besoin de ces hommes ? Devons-nous vraiment compter sur des hommes qui font le strict opposé de ce pourquoi ils sont élus ? Devons-nous vraiment faire reposer notre vie sur des hommes qui n’ont même pas la décence de se rendre à l’Assemblée pour voter des lois alors qu’ils sont payés plusieurs milliers d’euros pour cela – Fillon, c’est toi que je regarde, sors de dessous ton pupitre ?
Par extension, avons-nous besoin de ces politiques d’austérité dans nos pays ? Le constat est simple : depuis que c’est la crise, le chômage augmente, les prix augmentent, et les banques responsables de ces crises (qui surviennent tous les 10 ans depuis 1983, rappelons-le) s’en sortent en tout impunité ou quasi. Bon. Donc on met des politiques d’austérité en place. Et…. Bah ça marche pas, vu que le chômage continue d’augmenter, tout comme la pauvreté et la dette. C’est le cas chez nous, et on a un autre exemple avec la Grèce, qui va pas tarder à atteindre le fond du trou de la pauvreté à force de faire des coupes de budget un peu partout. Du coup, tout le monde est pauvre, personne ne consomme, personne n’achète, et l’économie se casse la gueule. Du coup, on fait quoi ?
Vous vous en doutez, y’a peut-être une solution idiote : si l’austérité ne marche pas, sans doute que c’est pas ça qu’il faut faire. Et j’ai envie de dire, y’en a qui ont essayé. Bah figurez-vous qu’ils n’ont pas eu de problèmes.  Je vous explique.
Il s’agit du Brésil, sous la houlette de Luiz Inacio Lula da Silva. En gros, le monsieur s’est retrouvé aux commandes d’un pays salement dans la merde après la crise de 2000 (éclatement de la bulle internet). Du coup, plutôt que de faire des politiques d’austérité comme tout le monde, il a récupéré des aides financières du FMI, et il a fait strictement le contraire de ce que ce même FMI lui suggérait.
En résumé, il a balancé moultes aides financières  aux ménages pauvres pour doper leur consommation (et les empêcher de crever de faim, il s’agissait des programmes Fome Zero et Bolsa Familia). Il a aussi investi plusieurs centaines de milliards de dollars dans des grands travaux pour faire bosser les entreprises brésiliennes. En parallèle, il a aussi mis en place beaucoup de taxes douanières sur les produits non brésiliens, afin d’éviter que la consommation dopée des ménages brésiliens ne profitent à des sociétés extérieurs venant vendre leurs produits à prix cassé au Brésil.
ça c'est moi après le film: épuisé par tant de qualité
Résultat des courses, le pays a pu rembourser le FMI deux ans plus tôt que prévu. Pour info, y’a un autre mec qui a fait ça durant l’histoire, c’était Franklin Roosevelt, en 1929 après le grand krach boursier. Je pense que la puissance des USA dans les décennies suivantes prouve que le mec avait sans doute raison. Mais d’un autre côté, c’est presque logique : quand votre voiture commence à manquer de carburant, vous ne ralentissez pas l’allure, allant de plus en plus lentement jusqu’à la panne sèche non ? Vous rajoutez du carburant. Bah le même raisonnement est appliqué ici : si l’économie va mal, il faut y injecter de l’argent pour relancer la consommation, tout en empêchant le voisin de venir piquer cet argent que vous avez injecté. Comme ça, votre pays repart, et vous épongez vos dettes. En résumé, on fait des réserves en périodes de vaches grasses, et on mange ces réserves en période de vaches maigres.
 Bref, autant dire que plus le temps passe et plus j’entrevois des solutions différentes de celles que nous proposent nos hommes politiques de tout poils. Et si je vous parle de ça maintenant, c’est parce qu’en plus de montrer la faillite d’un système, il montre aussi ce que peuvent faire des personnes avec un peu d’aide, un peu de bonté, un peu de chaleur.
Daniel Blake nous montre la voie dans ce film, la voie de l’action solidaire, de l’action citoyenne. Il aime son prochain, et fait son possible pour l’aider. Il vient en aide à la pauvre Katie. Il aide son voisin quand il le peut. Il est ouvert sur le monde, sur l’autre. Et peut-être devrions-nous tous prendre exemple sur lui. Peut-être devrions-nous cesser de fermer les yeux sur la misère qui nous entoure.
 Alors vous autres, lecteurs, je vous enjoins à essayer. Lorsqu’un sans abri vous arrête, venez-lui en aide si vous le pouvez. Soutenez les projets de vos amis, des amis de vos amis. Participez à des kickstarters, aidez à financer des artistes indépendants. Engagez-vous dans la vie associative, dans des associations qui aident les plus démunis, des associations qui cherchent à limiter les dégâts sociaux et humanitaires des politiques d’austérité (je vous conseille ATD Quart Monde). Répandez vos connaissances chez ceux qui ne les ont pas, et recueillez leurs expériences, leurs histoires, leurs savoirs. Profitez d’internet, ce média encore un peu libre, pour diffuser vos idées nouvelles, vos idées innovantes. Intéressez-vous à ce collègue de bureau qui semble moins joyeux que d’habitude. En clair : cessons de compter sur les autres pour faire un monde meilleur ; fabriquons le nous-mêmes. Le changement, c’est peut-être pas maintenant, mais s’il doit arriver, ce sera par nous.

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