dimanche 20 novembre 2016

Docteur Strange




Bonjour/Bonsoir/Salut/Mes hommages, chers lecteurs (barrez la mention que vous aimez le moins. Avec un marqueur indélébile. Sur votre écran. Si si, faites-le, je vous assure). J’espère que vous allez bien, car moi, je vais pas trop mal. Pas bien, pas mal, bref je suis dans un état de « j’en n’ai plus rien à foutre » qui me rend tout guilleret. Ce qui du coup me fait sortir de cet état de « j’en n’ai plus rien à foutre », puis y rerentrer pour rester guilleret. Je suis donc d’humeur quantique.
Mais surtout, à l’aube des élections américaines (qui auront sans doute déjà lieu quand je posterai ce machin), je m’interroge sur les petites choses qui font l’identité des USA. Les hamburgers, les fast food, les séries TV, les films hollywoodiens, les hommes politiques qu’on se demande comment des gens peuvent voter pour eux – encore que de ce point de vue là, on est plutôt balèze par chez nous, hein Les Républicains ? –, ou même la télé poubelle – ouais bon okay, j’avoue, nous on a Cyril Hanouna, on est peut-être devenus meilleurs qu’eux.
Un homme... déterminé!
        Un tas de bonnes choses en somme ! Mais dans la catégorie des trucs cools – ou en tout cas des choses que j’aime bien – il y a aussi les comics ! Ah, les comics. Ces bandes dessinées au style si atypique, aux multiples héros et aux réécritures incessantes de leurs histoires… vous l’aurez compris, j’adore les comics ! Mais malheureusement, cette chronique s’appelle Cinéophyte, et non Comicophyte (ce qui sonne beaucoup moins bien), donc nous n’allons pas en parler. Ou juste un peu, puisqu’il est question du dernier film accouché par Marvel Studios, Docteur Strange avec en rôle principal Benedict Cumberbatch.

De quoi que ça parle-t-il donc ?
 Je vous l’annonce, je n’ai strictement aucune envie de vous parler de ce film. Par contre il a un avantage certain : il va me permettre de vous étaler ma science comme rarement. En effet, certains d’entre vous ont peut-être entendu parler de la théorie du monomythe.
Cette théorie a été développée dans les années 40 par l’anthropologue Joseph Campbell, qui était aussi professeur, écrivain et mythologue. Ce qui ne veut pas dire qu’il étudiait les mensonges, mais les mythologies. Encore que je veuille bien admettre que les deux se recoupent. Cette théorie, exposée dans son ouvrage Le Héros aux mille et un visages, a pour but de donner une structure qui est selon lui utilisée dans la totalité des mythologies issues de cultures diverses et variées.
Mais quel rapport avec le cinéma ? Et quel rapport avec ce film ? Déjà, sachez que cette théorie a été utilisée pour inspirer plusieurs scénarios de longs métrages ou même d’autres récits. C’est souvent le concept de base de tous les mangas de type Shonen, mais aussi des romans/films d’aventures. Georges Lucas a déclaré s’en être inspiré pour écrire la première trilogie Star Wars. Quant au rapport avec ce film, c’est simplement parce que je me suis dit en le regardant qu’il ressemblait à la quasi-totalité des films détaillant l’origine de certains super héros – je vais appeler ça des Origin Stories à partir de maintenant.
Je vais donc vous livrer, en me basant sur Docteur Strange les différentes étapes de la Mono-Origin Story, là comme ça, tout de go, devant vos yeux ébahis.
1.       Présentation de la vie du héros en tant que personne normale (et de son intérêt amoureux)
2.       Suite à un événement inattendu, le héros obtient ses pouvoirs ou part à la recherche de ceux-ci
3.       On fait la connaissance de son mentor par la même occasion.
4.       Le héros apprend à utiliser ses pouvoirs via un voyage initiatique quelconque (il peut ne pas aller très loin comme traverser la moitié du monde)
5.       Le grand méchant fait son apparition.
6.       Le grand méchant colle une première branlée au héros (et à ses éventuels potes)
7.       Le mentor du héros meurt.
8.       Le héros trouve la force après une introspection sur l’intérieur de lui-même
9.       La situation devient encore plus désespérée qu’avant parce que le méchant est à pas grand-chose de mener à bien son plan machiavélique ou de tuer l’intérêt amoureux du héros.
10.   Le héros trouve une solution pour vaincre le méchant.
11.   Le héros revient à une vie normale sauf que c’est devenu un super héros, donc il a plein de responsabilités et tout plein de raison de continuer à protéger le monde entier/sa meuf/sa ville/sa cheutron.
Que voulez-vous? J'ai la classe, c'est comme ça!

Notez qu’on n’est pas trop regardant sur l’ordre dans lequel se déroule certaines étapes, genre la mort du mentor peut avoir lieu durant le premier affrontement avec le méchant, ou carrément avant. Le voyage initiatique peut avoir lieu avant ou après avoir eu les pouvoirs, voire un peu avant et un peu après. C’est relativement souple, mais pas trop. Faites le teste, quasiment toutes les Origin Stories de Marvel rentrent dans ce moule.
Vous l’aurez compris, je n’ai pas spécialement aimé le film. Je ne l’ai pas vraiment détesté non plus cela dit. Je le trouve assez quelconque, et il ne m’a jamais fait vibrer. J’avoue cependant que le personnage du Docteur Strange ne m’a jamais intéressé, ce qui doit contribuer à mon manque d’engouement. J’admets aussi que la plupart des effets visuels sont super classes, et que y’a quelques moment assez étranges qui jouent pas mal avec les perceptions des spectateurs, même si je trouve que d’autres sont hyper kitsch et franchement dispensables. Notamment lorsque l’Ancien envoie notre bon vieux docteur dans l’espace/le multivers/le cosmos pour lui montrer que… Bah je sais pas trop en fait. Y’avait des fractales partout, j’avais l’impression d’être dans le cauchemar d’un mathématicien. M’enfin, je me dis que ça aurait pu être pire, elle aurait pu l’envoyer dans un monde où Marine Lepen ET Donald Trump sont présidents conjointement. Brrr, j’en frissonne rien qu’à l’imaginer.

Mais alors, quoiqu’il faut retenir de ce flim ?
                Je vous le dit sans ambages, il m’a été difficile de me persuader que je devais écrire une critique sur ce film, car il n’y a pas grand-chose en substance dedans. Il ressemble vraiment à tous les autres films de super héros qui décrivent la genèse de leur personnage. Sauf qu’en y réfléchissant, je me suis rendu compte que les studios Marvel n’avaient pas forcément le choix, et la chose me turlupine. Elle me turlupine tellement que j’en viens à utiliser le mot « turlupiner ». C’est dire à quel point je suis perturbé.
                Pour être plus clair – et vous avouerez que là ça devient nécessaire – j’ai l’impression que les studios Marvel opèrent un virage important dans le paysage cinématographique, le bouleversant sans jamais vraiment en avoir l’air. Car, derrière des films stéréotypés et très ressemblants les uns les autres, se cache un univers cohérent, semblable à leur support d’origine, le comics. Or, jusqu’ici, et à quelques exceptions notables, la très grande majorité des films étaient conçues pour être un tout. Ils comportaient un début, un milieu, une fin, formant une histoire complète. Il n’est pas nécessaire de regarder tous les films de Tarantino pour apprécier Reservoir Dogs par exemple. Memento de Christopher Nolan se suffit à lui-même.
Sois honnête: on est paumé, pas vrai?
                Et il y a pour moi deux raisons à cela. La première vient de la nature même du cinéma, qui n’est pas un bien de grande consommation. Ou en tout cas qui ne l’était pas. Dans ces conditions, il est impensable de proposer au spectateur qui va dépenser quelques deniers dans un ticket un film inachevé, ou nécessitant qu’il en achète un deuxième, plus tard. La seconde est la contrainte économique : impossible de prévoir à l’avance si un film va plaire. Autrement dit, prévoir qu’un film tienne en deux opus revient à encourir le risque que le deuxième ne voit jamais le jour, faute de succès pour le premier.
                Les Studios Marvel ont ça de beau que ces deux obstacles n’en sont plus vraiment pour eux, tellement ils récupèrent de pognon. Ils peuvent même se permettre de faire des films ayant pour seul et unique but d’introduire un personnage important dans leur univers cinématographique. Car ne nous voilons pas la face : Docteur Strange n’a vu le jour que parce qu’ils avaient besoin d’introduire le mysticisme du personnage dans leur univers et que le faire au détour d’un autre film, c’est quand même le meilleur moyen de se casser la gueule. Un peu comme si un homme politique se disait grand supporters des femmes tout en se vantant de les attraper par les organes géniaux. Oh wait…
                Je reviens sur un truc que je viens de dire au détour d’une phrase : univers cinématographique. C’est quand même quelque chose d’un peu exceptionnel quelque part : on ne parle plus d’une diégèse propre à un film, mais partagée par des dizaines, tous réunis autour d’un même univers. Quelque part c’est déjà un sacré pied de nez à l’autosuffisance des films traditionnels. Cela met aussi en avant un excellent travail d’adaptation de l’univers des comics et ses multiples bifurcations et croisements entre les lignes temporelles et les histoires. Une transcription fidèle tout en apportant son lot de petits changements propres aux réécritures de comics qui font quand même vachement plaisir au fan de Spiderman qui sommeille en moi. Même si Spiderman est quand même le mouton noir des super héros, avec ses multiples reboot. A croire que Peter Parker est aussi poissard au cinéma que dans la vraie vie. Mais passons.
                Tout ça pour dire que le succès des films Marvel est tel qu’ils sont capables de rentabiliser à peu près n’importe quoi, en dépit des moyens exceptionnels mis en jeu. Et étrangement, cela signifie qu’on devrait voir naître des films aux structures plus atypiques, plus originales, avec des traitements scénaristiques et des personnages inattendus. Mais en fait non, et ce genre de truc reste assez marginal dans le cinéma grand public. Mais alors pourquoi ? Parce que le cinéma grand public, c’est une formidable machine qui transforme du spectacle et des émotions en pognon – je pense que je ne vous apprends rien ici. Au point que pour mesurer le succès d’un film, on mesure non seulement le nombre de places vendues, mais aussi son retour sur investissement. C’est comme ça que je peux vous dire que Paranormal Activity est l’un des films les plus rentables de l’histoire car il n’a couté que 13 000$, et en a engrangé près de 200 millions. Soit quand même 20 000 fois plus. Et presque autant que Lone Ranger, qui lui avait couté 215 millions de dollars.
                Du coup, comme la machine a besoin que les gens aillent voir le film, il faut faire un truc que tout le monde va apprécier. Et qu’on le veuille ou non, l’innovation ne plait pas à tout le monde. Un film qui fait réfléchir sur son format ou sur la vie en générale, ça plait à une certaine tranche de spectateurs, mais pas à celle qui veut simplement s’aérer la tête et se divertir. Et cette tranche de spectateurs, elle regroupe quand même énormément de gens, puisque tout le monde en fait partie – ouais ouais, même moi avec mes discours alambiqués et mes réflexions à la mord-moi-le-nœud. Donc je me mets à la place des studios : ils filent plein de fric pour réaliser un  film, et bien sur ils veulent un retour sur investissement. Donc il est normal pour eux de vouloir à tout prix que ce film plaise au plus grand nombre.
                Ce faisant, ils transforment le cinéma en bien de grande consommation, puisque ces films à budget démentiels doivent avoir un succès au diapason s’ils veulent perdurer. Notez que je parle des Marvel, mais que cela reste vrai pour tout autre blockbuster. Car pour rentabiliser des films aussi chers, il faut que les gens aillent consommer ce film. Donc, pour tout bien de consommation, il faut pousser le client… pardon, le spectateur, à entrer dans les salles obscures et à acheter les DVD. Mais pour ça, cela signifie aussi fournir régulièrement de nouveaux films. Et pour cela, comme dans l’industrie, on fait l’impasse sur ce qui semble superflu et on met le paquet sur la fonction primaire du produit. Donc scénario simple, tiré des comics, et des effets spéciaux/scènes d’action badass et jouissives un peu partout. Et si on peut caler des stars célèbres en prime, on n’hésite pas.
                J’ai l’air cynique là comme ça mais entendons-nous bien : je ne dénigre en aucun cas cette façon de concevoir des films. A vrai dire, j’estime que c’est une méthode comme une autre, qui demande de faire des choix. Et ces choix ne sont pas foncièrement mauvais, qu’on soit clair là-dessus. De même, je ne dénigre pas les gens qui veulent aller au ciné sans se prendre la tête.
                En revanche, ce modèle de cinéma, même si je l’apprécie énormément, me cause deux inquiétudes. La première désigne l’avenir du paysage cinématographique. En effet, je suis assez dubitatif concernant le cinéma en tant que produit de grande consommation – et à partir de maintenant je vais dire PGC, parce que j’en ai marre d’écrire cette expression – car je pense que l’on risque de perdre en variété. Déjà, depuis 15 ans que Marvel fait des films qui marchent, le modèle du blockbuster est en explosion, avec des films qui coutent de plus en plus chers, tout en restant très stéréotypés. Si les blockbusters sont les films qui rapportent le plus, il est donc beaucoup plus facile de se tourner vers ce genre de film si l’on veut gagner de l’argent. Donc les blockbusters se multiplient, au détriment du reste, qui subsiste marginalement. Je crains donc une certaine uniformisation des œuvres cinématographiques.
Allez, à 3, on saute! 1, 2 ...
                Mais encore au-delà de ça, j’ai peur que le modèle s’effondre sur lui-même. En effet, le comics, c’est quand même un phénomène de niche, réservé à une certaine tranche de la population. Alors certes, c’est une tranche grossissante grâce aux films, films eux-mêmes alimentés par cette communauté de fan – dont je fais évidemment partie. Mais ce modèle a deux problèmes selon moi (ça vaut ce que ça vaut donc) : le premier est un risque de lassitude du public. Les comics n’ont jamais forcément plu au grand public, j’ai du mal à croire que cela changera drastiquement et durablement. Disons qu’ils sont tout de même plus acceptés. Mais ces dernières années, c’est une déferlante de films de super héros qui sont sortis, au rythme effréné d’un par mois ou presque. Même si cela s’est très nettement calmé, il risque d’y avoir un trop plein faisant partir une bonne partie du public, et laissant uniquement une base de fans fidèles pour maintenir l’industrie en vie. Ce qui ne me semble pas suffisant.
                En plus de cela, cela met en avant un problème qui est récurrent dans le milieu geek : la consanguinité. Si on se base sur l’hypothèse que les responsables du succès des films de comics sont cette communauté de fan, communauté qui a su accueillir de nouveaux membres, mais dont d’autres risquent de partir à cause du trop plein nommé précédemment, alors on se retrouve dans un milieu fermé et difficilement accessible. Déjà qu’en tant que tel, il est très difficile de suivre toutes les histoires de comics, mais si l’univers cinématographique devient similaire, il court droit à la catastrophe. Et pour soutenir mon propos, prenons le futur Avengers 3, qui va donc nous parler des pierres d’infinité. Sauf que du coup, pour saisir pleinement l’ampleur du scénario, il faudra avoir vu les deux précédents Avengers, bien sur, mais aussi Thor 2 et 3, les Gardiens de la Galaxie 1 et 2, Iron Man 3, Captain America 3 qui nécessite d’avoir vu le 2, etc… Bref, on commence à avoir un million de pré-requis pour pouvoir apprécier totalement un malheureux film. Et même déjà là, franchement j’ai fait le test, je suis allé voir presque tous mes films de super héros avec des gens qui n’y connaissaient presque rien, mais qui avaient quand même vu quasiment tous les films. Je passe tranquillement une demi-heure après chacun d’entre eux pour expliquer les différentes références et intrications entre les personnages qui existent en dehors du long métrage qu’on vient de visionner.
                Autant dire que dans mon pessimisme, je subodore que l’industrie des films de super héros finisse par se casser la gueule modèle géant, et que ça ne lui fasse pas du bien. Je nuancerai tout de même mon propos : cela fait plusieurs années que pas mal de gens pressentent la fin des blockbusters, qui reposent sur un équilibre trop précaire au vu de leurs budgets colossaux. Sauf que cette fin n’est toujours pas arrivée. De plus, cela suggère aussi que l’industrie du cinéma ne saura pas s’adapter à temps au potentiel virage culturel. Ce dont je doute fortement, quand on regarde ce à quoi elle a su réagir. D’autant plus pour les studios Marvel, qui ont suffisamment de puissance pour aller un peu où ils veulent. Donc ne nous emportons pas.
                Je terminerai en revenant sur la consanguinité du milieu des comics, et du milieu geek en général. Il m’a un jour été dit par quelqu’un de très nettement plus intelligent que moi (quoique tout aussi geek) que ce cercle culturel était très refermé sur lui-même. Nous nous intéressons à beaucoup de choses, mais sans jamais vraiment sortir de notre zone de confort, ou de façon très marginale. Je vous transmets donc un bon mot: ouvrons-nous au monde. Pas dans le sens où il faut savoir parler avec les gens, je pense qu’on est capable de cela, mais ouvrons-nous à d’autres références que les nôtres, aussi riches soient-elles. Le milieu geek a lui aussi besoin de fraicheur et de renouveau. N’hésitez pas à discuter avec celui ou celle que vous prenez pour un idiot écervelé uniquement intéressé par la mode et le shopping. Ecoutez de la musique dont vous n’avez pas l’habitude. Allez voir une expo d’artistes inconnus, ou même de choses mainstream. Il y a très certainement des choses à en tirer. Bon allez, je vous laisse réfléchir à cela, moi je vais retourner baver sur les premières images de Spiderman : Homecoming. C’est mon petit rituel du soir depuis qu’elles ont fuitées.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire