mercredi 16 novembre 2016

Juste la fin du monde



                Un grand bonjour à tous ! Oui, un grand, parce que je suis comme ça moi, généreux avec les mots. Donc je vous envoie un grand « bonjour », un énorme « bienvenue », un fantastique « comment allez-vous ? » et surtout, un pantagruélique, pharaonique, démentiel « très bien et vous ? ».
                Bon, l’introduction était terminée, entrons dans le vif du sujet ! Aujourd’hui nous allons parler du film Juste la fin du monde de Xavier Dolan, qui se paye pour l’occasion un casting 4 étoiles composé de Vincent Cassel, de Léa Seydoux, de Marion Cotillard (qui, par bonheur, ne meurt pas dans le film, nous épargnant ainsi un sacré fou rire), Gaspard Ulliel et Nathalie Baye. Excusez du peu !

De quoi que ça parle-t-il donc ?
                Juste la fin du monde raconte l’histoire de Louis, un jeune écrivain homosexuel qui, après 12 ans d’absence, retourne dans sa famille, dans son petit village d’origine au fin fond de la campagne profonde, pour leur annoncer son décès prochain. Il se retrouve donc confronté à son grand frère Antoine et sa femme Catherine, à sa jeune sœur Suzanne, et à sa mère, Martine.
C'est qui?
                Et je m’arrêterai là concernant le déroulement du film, car ce n’est pas un film qui vaut le coup d’être raconté. En revanche il vaut le coup d’être vu (ce qui, maintenant que j’y pense, est probablement l’apanage de tout film qui tient la route). On va de querelles familiales en discussions profondes, en passant par le ressassement de vieux souvenirs issus d’un autre temps. Parfois Louis revit une partie de son enfance, de son adolescence. Bref, rien que je sois capable de raconter sans en ôter tout le sel et tout l’intérêt, et ce malgré mon incomparable style littéraire (oui, l’auto-flatterie et la modestie sont deux arts que je maitrise comme personne).
                A la place, et parce que j’ai quand même envie de vous parler de quelque chose (je ne serai pas là dans le cas contraire), je vais vous parler de mise en scène. Et peut-être un peu de poésie, mais je vous avoue être un peu bancal sur ce sujet. On va tenter quand même ceci dit.
 Le film est tourné de façon très intimiste, avec notamment beaucoup de plans resserrés, contenant uniquement le visage des personnages. Bon, moi ça m’a mit très mal à l’aise, un peu comme si quelqu’un venait me parler à trois centimètres de mon visage en me soufflant son haleine fétide à la figure (oui, dans mon imagination, les gens ont toujours l’haleine fétide). Heureusement, nous sommes dans une salle de cinéma classique, et nulle odeur nauséabonde issue des orifices buccaux des personnages, donc je survis. D’autant que ce cadrage est très adapté à l’histoire, qui cherche à nous donner un aperçu des pensées profondes de nos personnages par leurs mimiques, leurs actes manqués et les paroles qui leur échappent.
                Ce « détail » mis de côté, on se retrouve face à un film assez rythmé, empreint d’une certaine poésie et d’une beauté certaine dans ses plans et ses quelques moments de quiétudes, alors on s’abandonne, on oublie ses a priori en s’immergeant dans la musique rare mais toujours juste, on se laisse porter par les situations abracadabrantes et par la question qui nous obsède : Louis va-t-il réussir à dire à sa famille qu’il va mourir ?
                Petit aparté fétichisme : un peu comme pour les néons dans Nerve, ici c’est la cigarette qui a une présence à l’écran presque égale à celle des acteurs ! Limite j’aurais tendance à croire que la cigarette est utilisée comme moteur pour l’intrigue, puisque toutes les cigarettes sont des prétextes pour discuter : on s’isole pour fumer discrètement et échanger de grandes déclaration, on va acheter des clopes pour s’engueuler en voiture, on sort une cigarette pour s’empêcher de dire une vacherie. Bref, le cancer du poumon rapproche les gens plus que les bonnes bitures entre amis ! Et j’aime autant vous dire que cette idée choque profondément mon petit cœur de nordique alcoolique.

Mais alors, quoiqu’il faut retenir de ce flim ?
                Au-delà de cette surface familiale dysfonctionnelle mais pas tant que ça (je suis sur que beaucoup d’entre vous reconnaîtront tout ou partie des membres de leur famille chez les personnages), le film parle pour moi de deux choses très différentes. Je vais tâcher de m’expliquer du mieux que je peux, ce qui malheureusement ne vole pas bien haut.
                Le premier sujet abordé, selon moi (je vais d’ailleurs arrêter de le préciser parce que bon, c’est moi qui écrit, donc c’est forcément selon moi, ou alors j’ai des problèmes autrement plus importants), ce sont les prisons que nous maintenons tous autour de nous, les barrières que nous nous imposons nous même pour nous empêcher d’évoluer. Ces prisons sont multiples et parfois propres à chaque personnage. Prenons Suzanne, la jeune sœur. Elle a sa chambre dans le sous sol de la maison, a tendance à s’engueuler avec un peu tout le monde (certains dialogues ressemblant d’ailleurs à du Sarkozy au salon de l’agriculture), possède une voiture pour pouvoir aller voir ses copines facilement (mais aussi pour emmener sa mère un peu partout, cette dernière ne conduisant pas). Elle avoue elle-même vouloir partir, mais bon, elle a son confort. Alors elle reste chez elle, et elle se shoote pour passer le temps. C’est d’autant plus touchant que c’est probablement l’une des prisons les plus communes de nos sociétés : la peur du risque, la peur de l’inconnu. Suzanne est jeune, elle a toute la vie devant elle et pourrait facilement partir, tout laisser derrière elle et commencer une nouvelle vie. Comme a fait son frère finalement. Mais elle s’y refuse, préférant la facilité. Comme beaucoup d’entre nous.
You talkin' to me?
                Martine, la mère, est prisonnière de son passé. Elle passe beaucoup de temps à se remémorer les bons moments d’une époque à présent révolue. Elle reste lucide sur la situation de ses enfants, garde la réalité à l’esprit, mais préfère se réfugier quand elle peut dans ses visions d’antan. Elle se languit de l’époque où tout était simple, où toute la famille était réunie, heureuse, et cherche désespérément à retrouver ces moments, même s’il faut les forcer pour cela. Pourtant c’est probablement le personnage le plus libre et le plus lucide sur sa situation. Elle est par exemple la première à comprendre de quoi ont besoin Suzanne et Antoine de la part de Louis, bien qu’elle reste aveugle à ce dont elle-même a besoin. Mais de quoi a-t-elle besoin finalement ? N’a-t-elle pas tout ce qu’elle veut dans ses souvenirs déjà ?
                Antoine, le frère ainé, est probablement le plus à plaindre, puisqu’il cumule deux des pires prisons qui soient, mais malheureusement deux des plus communes. Pire encore, ces deux prisons sont directement imbriquées l’une dans l’autre. Commençons dans l’ordre. Le principal problème d’Antoine, c’est qu’il est totalement captif de l’image qu’il pense que les autres ont de lui. Il pense que son frère Louis n’est pas intéressé par sa vie. Il pense que sa mère ne le considère que comme un rabat joie. Il pense que sa sœur le déteste. Il pense que tout le monde imagine qu’il brime sa femme. Et lui, cherchant à donner tort à cette image qu’il estime fausse, en fait des caisses. Mais genre des vraies caisses. Le genre que quand tu vois un mec faire ça, tu le prends pour un psychopathe. Ce qui du coup sonne faux et empire encore l’image qu’il donne. Vous la sentez la galère ? Pire encore, si c’est possible, les rares points positifs que les gens perçoivent chez lui sont eux aussi faux. Par exemple, tout le monde pense qu’il sait écouter les gens. Bah non. En fait ça l’emmerde d’écouter les gens. Parce que lui, et là je cite, « s’il ne dit rien, c’est pour donner l’exemple et que les gens lui foutent la paix ».
                Et ainsi, il se retrouve dans sa deuxième cage : la frustration qu’il ressent en permanence. Il voudrait pouvoir se sortir de cette image. Il voudrait pouvoir se sortir de cette vie. Il voudrait pouvoir changer de travail, faire quelque chose de plus intéressant que travailler dans une petite usine. Faire quelque chose qui le rende fier de lui-même. Mais il n’y parvient pas. Alors sa frustration gonfle, gonfle et se transforme en colère. Et cette colère monte, bout, et finit par devenir de la violence, qui éclate alors sur la première personne qui le contrariera. Ce qui empire encore l’image qu’il a de lui-même qui lui colle à la peau et dont il n’arrive pas à se libérer. Et Antoine sombre dans cette spirale sans fin,  sans échappatoire possible.
                Et enfin, il reste Louis. L’auteur à succès qui a disparu pendant douze ans, donnant parfois signe de vie via une carte postale. De quoi pourrait-il être prisonnier ? Après tout, lui a réussi à quitter son village, sa maison, sa famille. Lui a « réussi sa vie ». Oui, mais lui il revient. Il revient car il est lui aussi prisonnier. De sa nostalgie un peu. Mais surtout de son devoir envers sa famille. Lui a su partir, se libérer ; il doit montrer la voie à son frère, à sa sœur. Il doit le faire, mais d’un autre côté il ne sait comment trouver les mots pour atteindre le cœur de ces personnes qu’il a quitté pendant toutes ses années. Il ne les connait plus et s’en rend compte au fur et à mesure, incapable de retrouver l’étincelle qui l’avait amené à revenir. Il est palpable que toute sa famille l’admire et veut l’impressionner, mais qu’en même temps ils lui en veulent d’être parti. Et lui, au milieu de tout ça, doit trouver le moyen de leur annoncer qu’il va passer l’arme à gauche. Alors il s’emmêle, ne sait pas quoi dire, donc ne dit rien, et les choses empirent encore un peu plus.

Grosse ambiance de repas de famille
                Maintenant je m’arrête un instant. Vous avez peut-être remarqué que jusqu’ici je n’ai pas analysé grand-chose et que je me suis contenté de constater les problèmes que pouvaient avoir les personnages. La raison en est-très simple : je suis intimement persuadé que chaque lecteur qui lira cela, et par extension n’importe quelle personne ayant vu ce film se reconnaîtra dans l’un de ses personnages. Parce que c’est là la force de ce film : sa force évocatrice est telle que ces personnages pourtant si peu attachants ressemblent à chacun de nous. Par exemple, moi je suis quelqu’un de très frustré. Car j’ai toujours voulu être danseuse étoile (et notez bien le féminin). Sauf que pas de bol, je suis  un homme (et entends le rester, le Brésil ne m’attire pas, merci), je suis plus taillé comme un vieux bucheron que comme un cygne gracieux, et que je me retrouve à écrire des chroniques à l’intérêt au mieux douteux sur un morceau obscur d’internet. Mais assez parlé de moi, je vous laisse faire votre introspection pour trouver votre prison personnelle !

                Rassurez-vous cependant, le film nous parle aussi de départ et de libération. La bonne nouvelle ! Bon par contre il n’indique pas comment procéder. Faut pas trop en demander non plus. Mais alors comment fait-il ? En fait c’est le film dans sa globalité qui constitue une sorte de libération. C’est un voyage, un départ vers le passé de Louis,  qui va passer par différentes péripéties, différents problèmes avec les membres de sa famille. Chaque discussion le fait s’empêtrer un peu plus loin dans sa cage. Alors au final, que décide-t-il de faire ? D’ouvrir la porte et de partir. Tout simplement. Et la simple phrase prononcée par le héros « je dois partir » cristallise ce moment où il se rend compte que pour se libérer de son poids, il doit partir. Tout laisser derrière lui. Et ce faisant, il donne l’exemple à sa famille : il ne peut pas les aider à se libérer. Il ne peut pas ouvrir la porte de leur cellule. Pour une raison simple : cette porte est déjà ouverte. Et cette porte est toujours ouverte, il suffit de la franchir. Mais la plupart des gens ne s’en rendent pas compte. Et c’est en cela que Louis est un guide, il montre la voie. Et pour affirmer cette thèse, je me base sur deux choses.
                La première est une métaphore enclenchée par l’arrivée d’un oiseau dans la maison. Cet oiseau cherche désespérément la sortie, sans y parvenir. Et parce qu’il n’y parvient pas, il meurt, allongé sur le tapis du salon, alors qu’en arrière plan, Louis sort de la bâtisse par la porte. Le contraste est fort : l’oiseau n’est pas parvenu à sortir et se tue en essayant. Louis y parvient, et repars vers la vie (enfin, ce qu’il lui en reste en tout cas).
                Le deuxième élément me fait me dire que finalement, il a peut-être réussi son rôle de guide, d’exemple. Il s’agit de la dernière chose que l’on voit de la famille de Louis. Cette dernière chose, c’est la main de Martine, la mère, qui fume une cigarette en discutant avec son fils. Ce qu’elle n’avait jusqu’alors jamais fait, car elle voulait sauver les apparences auprès d’Antoine. Et la voilà qui se libère déjà de cette prison là. Alors effectivement, c’’était peut-être pas ça sa priorité. Mais bon d’un autre côté, elle dit aussi à son fils que la prochaine fois qu’il viendra, ils seront plus préparés. Ce qui veut dire qu’elle a aussi arrêté de regarder le passé et qu’elle jette un œil dans l’avenir.  Du coup, la voilà qui la première passe la porte de ses cages. Tout ça sous l’impulsion de Louis, qui nous montre par la même occasion qu’en tant que guide spirituel, il n’a pas à rougir devant Jésus ou Krishna. Allez, acclamons Louis le libérateur !

                Bon je me recentre et je conclus sur ce film. Je vous avais dit en préambule que j’y étais allé avec réticence. La raison était que j’étais certain que le film allait être triste à mourir et que j’allais avoir envie de me pendre en me tirant une balle en me jetant dans le canal avec du ciment aux pieds avant la dernière demi heure. Et bien je me trompais, car ce film, une fois la coque un peu grisâtre et mélancolique enlevée, incarne l’espoir. L’espoir pour nous tous, pauvres mortels, qui sommes souvent prisonnier de nous même. L’espoir qui réside dans cette affirmation que cette prison possède une porte, et que cette porte est toujours ouverte. Il vous appartient de la franchir.  

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire