Bonjour à toi, cher lecteur qui
t’aventure une fois de plus sur ce blog. Si tu espérais entendre parler
aujourd’hui de cinéma, abandonne tout espoir car ce n’est pas de ça que nous
allons parler. En effet, tu entres dans le monde étrange et parallèle de
l’Interlude Littéraire. Oui, tu as bien compris, nous allons parler… d’un
livre !
Mais
pas n’importe quel livre. Non, il s’agit d’un livre qui va, je l’espère, te
donner une bouffée d’espoir. Pour comprendre cette raison, sans doute qu’il
faut que je contextualise. Probablement comme beaucoup de gens, cela fait
quelques temps que notre classe politique me fout le cafard. Il faut dire que
du haut de leurs salaires mirobolants, leurs magouilles fiscales, leurs
absences à l’assemblée, les entendre me dire que je dois faire un effort pour
redresser le pays en travaillant plus, probablement moins payé, avec moins
d’acquis sociaux et autres trucs cools qui me permettent de ne pas résumer ma
vie à ma vie professionnelle, ça a tendance à m’énerver très vite. Et encore,
j’ai la chance d’être globalement peu touché par les différentes mesures prises
récemment. Mais bon, de façon générale, j’ai tendance à préférer voir tout le
monde vivre correctement plutôt que m’en foutre plein les fouilles alors que
mon voisin crève de faim.
Fort
de cette colère sous jacente, je sentais que les réponses qu’ils apportaient
aux différents problèmes de notre société et du monde ne me satisfaisaient pas.
Je sentais qu’il existait autre chose, une vision différente et probablement
plus efficace. Mais, incapable de trouver des informations concrètes, je restai
frustré à ruminer mes idées noires, mon frugal repas et mon délicieux whisky
écossais trouvé par hasard chez un petit caviste de mon quartier.
Et
puis un jour, au détour d’une émission de radio, j’entends M. Thomas Guénolé,
politologue et professeur de sciences politiques à Sciences-Po Paris, présenter
son nouveau livre, La Mondialisation Malheureuse. Je l’entends en parler
brièvement, et ma curiosité s’éveille. « La mondialisation est
effectivement inévitable, mais la façon dont nous la menons, elle, peut être
changée », disait-il. « Nous pouvons créer une mondialisation qui ne
soit pas vecteur d’inégalités, mais qui soit au contraire porteuse d’avancées
sociales et sociétales ». Autant vous dire que, bien que je trouve ça pour
l’instant un peu abstrait, s’il avait ma curiosité, il a maintenant mon
attention.
Quelques
semaines passent, et je me décide finalement à acheter son livre, disponible à
la Fnac, et édité par First Document. Une couverture simple, un petit pavé – un
pavinet ? – de 300 pages. Rien de bien méchant pour l’instant, mais vous
connaissez l’expression, il ne fait jamais juger un livre à sa couverture. Et cet
adage n’a jamais été aussi vrai.
De
façon générale, le livre suit une thèse majeure : le système actuel, tel
quel, ne sert les intérêts que d’une toute petite majorité de gens. Quelque
chose comme 0.1% de gens. Il va donc s’orienter sur deux axes, tout au long de
son argumentation : d’abord démonter les idées reçues que nous pouvons
avoir sur le monde, chiffres à l’appui, pour nous démontrer que contrairement à
ce que nous pensons, le système actuel n’est pas parfaitement bénéfique. Mais
si ce n’était que ça, ce serait le livre du marasme et de la déprime. Il
propose toujours des possibilités, des alternatives à la situation actuelle qui
permettrait de gommer les défauts de notre monde tel qu’il est aujourd’hui.
J’ai
conscience que ma prose, telle que tu la lis, cher lecteur, est assez abstraite
.Je vais donc m’employer à te résumer quelques unes des idées présentes dans
cet ouvrage. Je vais l’agrémenter, autant que faire se peut, de chiffres et
d’éléments issus d’autres sources. Et je vais tâcher de rendre cela le plus
clair possible. Je précise aussi que si l'essentiel est la restitution de la thèse du bouquin, mon avis est assez proche. Ceci dit, cela reste mon avis, il est évidemment subjectif, et il y a matière à débat. Débat que je ne saurais qu'encourager: c'est en débattant que les idées évoluent. Te voilà prévenu, mais tu peux récupérer l’espoir que tu as
abandonné avant d’entrer ici !
Une idée reçue : le libre échange favorise le développement des
pays pauvres
On
attaque sec, on va parler économie. Accrochez-vous à vos slibards. Définissons
déjà le libre-échange : il s’agit, au sens large, de la libre circulation
des biens et des richesses. Une conclusion basique, en se basant sur le fait
que les prix sont déterminés par la loi de l’offre et de la demande, est de
dire que, puisque les pays pauvres sont trop pauvres pour consommer, alors que
les pays riches ont les moyens et la volonté de consommer, il est logique que
les pays riches achètent des richesses aux pays pauvres pour satisfaire leur
consommation supérieure (c.f. l’économiste John Stuart Mill, dans un livre de
1848). Bien que la théorie soit ancienne, elle reste largement acceptée
aujourd’hui.
Et
ce serait sans doute vrai, si tous les pays étaient rigoureusement égaux
politiquement et en terme de politique fiscale. Or, en réalité, ce n’est pas ce
qu’il se passe, en raison de la domination de certains pays sur d’autres, ou
même de traités inégaux, ou de dominions (fréquents au 19e siècle).
De nos jours encore, prétendre que les prix sont basés sur la loi de l’offre et
la demande est assez difficile : notamment quand on regarde les pics de prix du pétrole
imposés par l’OPEP.
Au-delà
de ça, dans les dernières années, une autre théorie débarque, qu’on appelle le
modèle HOS (pour Hecksher-Ohlin-Samuelson, les mecs qui l’ont théorisé). Cette
théorie aboutit à la conclusion suivante : en suivant strictement la
théorie du libre-échange total, deux grands profils types de pays se
développent avec le temps, en suivant le libre échange. D’un côté les pays
riches principalement en capital, qui doivent donc se spécialiser dans la
production de biens « à forte densité de capital » (comprenez
couteux, de haute qualité) ; de l’autre côté les pays riches surtout en
main d’œuvre, qui doivent donc se spécialiser en produits « à forte
intensité de main d’œuvre » (comprenez les produits de grande
consommation, nécessitant surtout des ouvriers).
En
résumé, le commerce ouvert créé un fossé entre les pays de première classe
produisant des produits de haute qualité à forte valeur ajoutée, et les pays de
seconde classe qui produisent massivement la mauvaise qualité que les pays de
première classe ne veulent plus s’abaisser à fabriquer. Si vous avez des
doutes, comparez la Chine et la France actuellement : le premier fabrique
une majorité des produits de consommation européens, le second est réputé pour
la fabrication de produits de luxe. Rappelons que cette situation vient
directement du libre échange. Et qu’il
n’en est donc pas la solution, mais la cause.
Pour
l’anecdote, ce modèle ajoute aussi qu’à l’intérieur des pays de première
classe, les salaires des populations les plus pauvres sont sans cesse écrasés.
Ce qui est logique, vu que le pays voisin, riche en main d’œuvre, peut se
permettre de la payer moins cher. Pour rester compétitif, les ouvriers du pays
de première classe doivent être moins payés. Sauf que le niveau de vie n’est
pas le même. Plus grave encore : le théorème de Rybczynski, qui stipule
qu’un pays très fécond dans un type de richesse va se concentrer en priorité
sur ce type de richesse. Par exemple, un pays très fécond en avancées
technologiques va s’y consacrer en majorité. Un pays spécialisé dans les
produits bons marchés ne va jamais passer à une production plus haut de gamme,
car les pays plus riches possèdent déjà cette production. Vous voyez le
topo : plus la distinction entre pays de première et de seconde classe se
prononce, plus il est difficile d’en sortir.
Et histoire
d’aggraver le tableau, la technologie a tendance à empirer encore cette
situation. Ici, petit exemple avec l’Iphone, et Apple, parce que c’est un
exemple très parlant et qui est illustre bien la situation qui se répète
souvent.
Au
commencement, une entreprise innove et créé un produit tout nouveau. Au
démarrage, il est vendu en nombres limités, et uniquement dans les pays riches
(car il coute traditionnellement un bras). Dans notre exemple, c’est l’Iphone
Made In California de 2007. Ensuite, les premiers concurrents apparaissent, et
l’entreprise commence à vendre ses produits à l’étranger. Donc pour nous, l’apparition
de Blackberry et l’arrivée de l’Iphone en Europe. Au fur et à mesure, le
produit se banalise et sa consommation devient courante. De ce fait, les
concurrents sont obligés de se concurrencer par les prix. Et pour ça, l’idéal
est bien sur d’écraser les couts de production au maximum. Et l’idéal pour ça,
c’est la délocalisation vers un pays pauvre à la main d’œuvre bon marché et au
code du travail « souple ». Pour Apple, c’était en 2012, avec
700 000 employés chinois contre 43000 américains.
On en arrive à
un point où la totalité du marché doit délocaliser sa production pour rester
compétitif. Et c’est le triomphe de fabricants comme Foxconn, qui en 2012,
assurait à lui tout seul 40% de la production mondiale de biens électroniques.
Mais comment écraser les prix au maximum ? L’expérience montre que
généralement, le plus simple, c’est le traitement inhumain des ouvriers. Tiens,
bah prenons notre chère Foxconn justement. En 2010, une journaliste chinoise
enquête clandestinement, et découvre environ 50 tentatives de suicides en moins
de 5 mois. Il faut dire que les ouvriers sont pour la moitié entassés dans des
dortoirs sur place. Ce qui leur permet de faire des journées de 15
heures ? C’est pratique, ils ont pas trop de route pour rentrer. Dans la
foulée, une vingtaine d’universités, notamment chinoises, publient une étude
sur l’usine.
Et
là c’est la fête. Exposition fréquentes aux vapeurs de cyanure, heures
supplémentaires supérieurs à 80 heures par mois, 13% des ouvriers qui se sont
déjà évanouis sur les lignes de travail, 28% se sont déjà fait insultés par
leur encadrement, et 16% ont déjà reçu des châtiments corporels. SI vous voulez
en savoir plus, Oxfam a publié un rapport à ce sujet en 2012 qui centralise
toutes ces infos, plus d’autres. Dans tous les cas, on peut affirmer sans trop
de souci qu’entre Foxconn et un Goulag, la seule différence c’est que la
première est privée, le second appartient
l’Etat.
Donc,
si vous avez suivi le raisonnement, vous noterez que la mondialisation de nos
jours a contribuer à la création de camps de travail. Sympa non ? Tiens
d’ailleurs, j’en rajoute une couche : ça arrive en Afrique aussi,
notamment dans les mines de métaux. Arcelor Mittal par exemple a vu carrément
une révolte éclater dans une de ces mines, avec intervention des forces de
polices et échanges de coups de feu.
La conclusion est simple :
oui, il est possible que le libre-échange soit vecteur de richesses pour tous,
notamment pour hisser le plus pauvre vers le haut. Mais pour cela, il faudrait
que tous les pays soient d’une force politique égale, et qu’aucun état n’exerce
une quelconque forme de domination sur un autre. Ce qui de nos jours, n’est pas
le cas.
Idée reçue : plus les riches s’enrichissent, plus cela va
retomber sur les pauvres qui finiront par s’enrichir.
Ça c’est une
théorie que j’aime bien. On appelle ça la théorie du ruissellement. En gros
l’idée est de comparer le monde à une pyramide de verre d'eau. Les verres,
ce sont les tranches de populations: les plus élevées représente les plus riches, les plus pauvres celles d'en dessous.
La richesse, c’est l’eau. Et donc, à force de remplir le verre d'en haut, il va déborder et
l’eau va tomber dans les verres d'en dessous.
Sauf
qu’en pratique, il semblerait que le verre soit un verre magique qui grandit à
chaque fois que ça déborde un peu. Et pour prouver cela, des chiffres !
(parce qu’on aime les chiffres). En 2015, le crédit suisse a établi que la
richesse des 1% de la population les plus riches est égale à la richesse des
99% restants additionnée. Oxfam va plus loin : depuis le début du 20e
siècle, ce même 1% a capté plus de la
moitié de l’augmentation des richesses de l’humanité, tandis que la moitié
la plus pauvre de l’humanité n’a capté qu’1% de cette augmentation. Et le
revenu moyen des 10% les plus pauvres de l’humanité n’a augmenté que de 25
centimes de dollar depuis 1980.
Plusieurs
choses sont possibles pour remédier à cette situation. Beaucoup de
multimilliardaires, comme Bill Gates, Warren Buffet ou Mark Zuckerberg, ont
créé ou rejoint l’initiative Giving
Pledge, une initiative dont font partie pas mal de grosses fortunes. L’idée
est simple et connue : ils se sont engagés à donner une grosse majorité de
leur fortune, de leur vivant ou en héritage, à des organisations caritatives et
de solidarité. Ce qui représente la modique somme de 365 milliards de dollars,
soit autant que le PIB de l’Afrique du Sud, 34e puissance
économique.
Une
autre idée serait de donner les armes aux populations les plus pauvres pour
s’en sortir, sur l’exemple de l’expression bien connue « donne un poisson
à un homme et il se nourrira une journée. Apprends lui à pécher et il se
nourrira toute sa vie ». L’idée est la même ici : on peut retirer une
aide sociale à un pauvre, mais on ne peut pas lui désapprendre à lire. Et c’est
une chose que nous pouvons mettre en application à notre échelle, pour peu que
nous ayons des savoirs à transmettre. Pour informations, les compétences les
plus recherchées par les ONG sont toutes en rapport avec l’éducation,
l’utilisation d’outils d’agriculture ou de construction, ou la médecine.
D’un
point de vue des états, cela passe bien sur par la mise en place d’un système
éducatif solide. Pour nous autres français, la chose parait évidente, et nous
ne sommes pas à plaindre. Mais gardons à l’esprit qu’en 2011, 773 millions
d’adultes étaient analphabètes (780 en 2012). Et cette éducation doit être
accessible à tous pour ne pas creuser encore les inégalités et réserver les
connaissances aux seuls enfants des foyers riches. C’est tout le problème de la
privatisation de l’enseignement : une école privée va avoir plus de moyen
qu’une école publique car elle va avoir des frais d’inscription élevés. Elle va
pouvoir recruter les meilleurs professeurs car va mieux les payer, attirant
ainsi des élèves et pouvant augmenter ses frais d’inscriptions. Les élèves les
plus pauvres devant se contenter du reste, et vont bien souvent se retrouver
entre eux. Ce qui en plus incite le communautarisme.
Bon un dernier
petit chiffre pour la route : toujours d’après l’Oxfam, de 2010 à 2015, la
fortune des 62 personnes les plus riches du monde a augmenté de 45% pour
atteindre 1760 milliards de dollars. Soit d’avantage que le PIB de la corée du
Sud, 12e puissance mondiale. Pendant ce temps, la richesse totale de
la moitié la plus pauvre de l’humanité a diminué
de 38%. En faut-il plus pour prouver que cette théorie du ruissellement est
merdique ? En faut-il plus pour prouver que le système ne sert les
intérêts que des plus riches ?
Je termine ici la première partie, à bientôt pour la seconde!
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