vendredi 9 décembre 2016

Interlude Littéraire: La Mondialisation Malheureuse - Partie 1: Libre échange et ruissellement.



Bonjour à toi, cher lecteur qui t’aventure une fois de plus sur ce blog. Si tu espérais entendre parler aujourd’hui de cinéma, abandonne tout espoir car ce n’est pas de ça que nous allons parler. En effet, tu entres dans le monde étrange et parallèle de l’Interlude Littéraire. Oui, tu as bien compris, nous allons parler… d’un livre !
                Mais pas n’importe quel livre. Non, il s’agit d’un livre qui va, je l’espère, te donner une bouffée d’espoir. Pour comprendre cette raison, sans doute qu’il faut que je contextualise. Probablement comme beaucoup de gens, cela fait quelques temps que notre classe politique me fout le cafard. Il faut dire que du haut de leurs salaires mirobolants, leurs magouilles fiscales, leurs absences à l’assemblée, les entendre me dire que je dois faire un effort pour redresser le pays en travaillant plus, probablement moins payé, avec moins d’acquis sociaux et autres trucs cools qui me permettent de ne pas résumer ma vie à ma vie professionnelle, ça a tendance à m’énerver très vite. Et encore, j’ai la chance d’être globalement peu touché par les différentes mesures prises récemment. Mais bon, de façon générale, j’ai tendance à préférer voir tout le monde vivre correctement plutôt que m’en foutre plein les fouilles alors que mon voisin crève de faim.
                Fort de cette colère sous jacente, je sentais que les réponses qu’ils apportaient aux différents problèmes de notre société et du monde ne me satisfaisaient pas. Je sentais qu’il existait autre chose, une vision différente et probablement plus efficace. Mais, incapable de trouver des informations concrètes, je restai frustré à ruminer mes idées noires, mon frugal repas et mon délicieux whisky écossais trouvé par hasard chez un petit caviste de mon quartier.
                Et puis un jour, au détour d’une émission de radio, j’entends M. Thomas Guénolé, politologue et professeur de sciences politiques à Sciences-Po Paris, présenter son nouveau livre, La Mondialisation Malheureuse. Je l’entends en parler brièvement, et ma curiosité s’éveille. « La mondialisation est effectivement inévitable, mais la façon dont nous la menons, elle, peut être changée », disait-il. « Nous pouvons créer une mondialisation qui ne soit pas vecteur d’inégalités, mais qui soit au contraire porteuse d’avancées sociales et sociétales ». Autant vous dire que, bien que je trouve ça pour l’instant un peu abstrait, s’il avait ma curiosité, il a maintenant mon attention.
                Quelques semaines passent, et je me décide finalement à acheter son livre, disponible à la Fnac, et édité par First Document. Une couverture simple, un petit pavé – un pavinet ? – de 300 pages. Rien de bien méchant pour l’instant, mais vous connaissez l’expression, il ne fait jamais juger un livre à sa couverture. Et cet adage n’a jamais été aussi vrai.
                De façon générale, le livre suit une thèse majeure : le système actuel, tel quel, ne sert les intérêts que d’une toute petite majorité de gens. Quelque chose comme 0.1% de gens. Il va donc s’orienter sur deux axes, tout au long de son argumentation : d’abord démonter les idées reçues que nous pouvons avoir sur le monde, chiffres à l’appui, pour nous démontrer que contrairement à ce que nous pensons, le système actuel n’est pas parfaitement bénéfique. Mais si ce n’était que ça, ce serait le livre du marasme et de la déprime. Il propose toujours des possibilités, des alternatives à la situation actuelle qui permettrait de gommer les défauts de notre monde tel qu’il est aujourd’hui.
                J’ai conscience que ma prose, telle que tu la lis, cher lecteur, est assez abstraite .Je vais donc m’employer à te résumer quelques unes des idées présentes dans cet ouvrage. Je vais l’agrémenter, autant que faire se peut, de chiffres et d’éléments issus d’autres sources. Et je vais tâcher de rendre cela le plus clair possible. Je précise aussi que si l'essentiel est la restitution de la thèse du bouquin, mon avis est assez proche. Ceci dit, cela reste mon avis, il est évidemment subjectif, et il y a matière à débat. Débat que je ne saurais qu'encourager: c'est en débattant que les idées évoluent. Te voilà prévenu, mais tu peux récupérer l’espoir que tu as abandonné avant d’entrer ici !

Une idée reçue : le libre échange favorise le développement des pays pauvres
                On attaque sec, on va parler économie. Accrochez-vous à vos slibards. Définissons déjà le libre-échange : il s’agit, au sens large, de la libre circulation des biens et des richesses. Une conclusion basique, en se basant sur le fait que les prix sont déterminés par la loi de l’offre et de la demande, est de dire que, puisque les pays pauvres sont trop pauvres pour consommer, alors que les pays riches ont les moyens et la volonté de consommer, il est logique que les pays riches achètent des richesses aux pays pauvres pour satisfaire leur consommation supérieure (c.f. l’économiste John Stuart Mill, dans un livre de 1848). Bien que la théorie soit ancienne, elle reste largement acceptée aujourd’hui.
                Et ce serait sans doute vrai, si tous les pays étaient rigoureusement égaux politiquement et en terme de politique fiscale. Or, en réalité, ce n’est pas ce qu’il se passe, en raison de la domination de certains pays sur d’autres, ou même de traités inégaux, ou de dominions (fréquents au 19e siècle). De nos jours encore, prétendre que les prix sont basés sur la loi de l’offre et la demande est assez difficile : notamment quand on regarde les pics de prix du pétrole imposés par l’OPEP.
                Au-delà de ça, dans les dernières années, une autre théorie débarque, qu’on appelle le modèle HOS (pour Hecksher-Ohlin-Samuelson, les mecs qui l’ont théorisé). Cette théorie aboutit à la conclusion suivante : en suivant strictement la théorie du libre-échange total, deux grands profils types de pays se développent avec le temps, en suivant le libre échange. D’un côté les pays riches principalement en capital, qui doivent donc se spécialiser dans la production de biens « à forte densité de capital » (comprenez couteux, de haute qualité) ; de l’autre côté les pays riches surtout en main d’œuvre, qui doivent donc se spécialiser en produits « à forte intensité de main d’œuvre » (comprenez les produits de grande consommation, nécessitant surtout des ouvriers).
                En résumé, le commerce ouvert créé un fossé entre les pays de première classe produisant des produits de haute qualité à forte valeur ajoutée, et les pays de seconde classe qui produisent massivement la mauvaise qualité que les pays de première classe ne veulent plus s’abaisser à fabriquer. Si vous avez des doutes, comparez la Chine et la France actuellement : le premier fabrique une majorité des produits de consommation européens, le second est réputé pour la fabrication de produits de luxe. Rappelons que cette situation vient directement du libre échange. Et qu’il n’en est donc pas la solution, mais la cause.
                Pour l’anecdote, ce modèle ajoute aussi qu’à l’intérieur des pays de première classe, les salaires des populations les plus pauvres sont sans cesse écrasés. Ce qui est logique, vu que le pays voisin, riche en main d’œuvre, peut se permettre de la payer moins cher. Pour rester compétitif, les ouvriers du pays de première classe doivent être moins payés. Sauf que le niveau de vie n’est pas le même. Plus grave encore : le théorème de Rybczynski, qui stipule qu’un pays très fécond dans un type de richesse va se concentrer en priorité sur ce type de richesse. Par exemple, un pays très fécond en avancées technologiques va s’y consacrer en majorité. Un pays spécialisé dans les produits bons marchés ne va jamais passer à une production plus haut de gamme, car les pays plus riches possèdent déjà cette production. Vous voyez le topo : plus la distinction entre pays de première et de seconde classe se prononce, plus il est difficile d’en sortir.
Et histoire d’aggraver le tableau, la technologie a tendance à empirer encore cette situation. Ici, petit exemple avec l’Iphone, et Apple, parce que c’est un exemple très parlant et qui est illustre bien la situation qui se répète souvent.
Au commencement, une entreprise innove et créé un produit tout nouveau. Au démarrage, il est vendu en nombres limités, et uniquement dans les pays riches (car il coute traditionnellement un bras). Dans notre exemple, c’est l’Iphone Made In California de 2007. Ensuite, les premiers concurrents apparaissent, et l’entreprise commence à vendre ses produits à l’étranger. Donc pour nous, l’apparition de Blackberry et l’arrivée de l’Iphone en Europe. Au fur et à mesure, le produit se banalise et sa consommation devient courante. De ce fait, les concurrents sont obligés de se concurrencer par les prix. Et pour ça, l’idéal est bien sur d’écraser les couts de production au maximum. Et l’idéal pour ça, c’est la délocalisation vers un pays pauvre à la main d’œuvre bon marché et au code du travail « souple ». Pour Apple, c’était en 2012, avec 700 000 employés chinois contre 43000 américains.
On en arrive à un point où la totalité du marché doit délocaliser sa production pour rester compétitif. Et c’est le triomphe de fabricants comme Foxconn, qui en 2012, assurait à lui tout seul 40% de la production mondiale de biens électroniques. Mais comment écraser les prix au maximum ? L’expérience montre que généralement, le plus simple, c’est le traitement inhumain des ouvriers. Tiens, bah prenons notre chère Foxconn justement. En 2010, une journaliste chinoise enquête clandestinement, et découvre environ 50 tentatives de suicides en moins de 5 mois. Il faut dire que les ouvriers sont pour la moitié entassés dans des dortoirs sur place. Ce qui leur permet de faire des journées de 15 heures ? C’est pratique, ils ont pas trop de route pour rentrer. Dans la foulée, une vingtaine d’universités, notamment chinoises, publient une étude sur l’usine.
                Et là c’est la fête. Exposition fréquentes aux vapeurs de cyanure, heures supplémentaires supérieurs à 80 heures par mois, 13% des ouvriers qui se sont déjà évanouis sur les lignes de travail, 28% se sont déjà fait insultés par leur encadrement, et 16% ont déjà reçu des châtiments corporels. SI vous voulez en savoir plus, Oxfam a publié un rapport à ce sujet en 2012 qui centralise toutes ces infos, plus d’autres. Dans tous les cas, on peut affirmer sans trop de souci qu’entre Foxconn et un Goulag, la seule différence c’est que la première est privée, le second appartient  l’Etat.
                Donc, si vous avez suivi le raisonnement, vous noterez que la mondialisation de nos jours a contribuer à la création de camps de travail. Sympa non ? Tiens d’ailleurs, j’en rajoute une couche : ça arrive en Afrique aussi, notamment dans les mines de métaux. Arcelor Mittal par exemple a vu carrément une révolte éclater dans une de ces mines, avec intervention des forces de polices et échanges de coups de feu.
La conclusion est simple : oui, il est possible que le libre-échange soit vecteur de richesses pour tous, notamment pour hisser le plus pauvre vers le haut. Mais pour cela, il faudrait que tous les pays soient d’une force politique égale, et qu’aucun état n’exerce une quelconque forme de domination sur un autre. Ce qui de nos jours, n’est pas le cas. 


Idée reçue : plus les riches s’enrichissent, plus cela va retomber sur les pauvres qui finiront par s’enrichir.
Ça c’est une théorie que j’aime bien. On appelle ça la théorie du ruissellement. En gros l’idée est de comparer le monde à une pyramide de verre d'eau. Les verres, ce sont les tranches de populations: les plus élevées représente les plus riches, les plus pauvres celles d'en dessous. La richesse, c’est l’eau. Et donc, à force de remplir le verre d'en haut, il va déborder et l’eau va tomber dans les verres d'en dessous.
                Sauf qu’en pratique, il semblerait que le verre soit un verre magique qui grandit à chaque fois que ça déborde un peu. Et pour prouver cela, des chiffres ! (parce qu’on aime les chiffres). En 2015, le crédit suisse a établi que la richesse des 1% de la population les plus riches est égale à la richesse des 99% restants additionnée. Oxfam va plus loin : depuis le début du 20e siècle, ce même 1% a capté plus de la moitié de l’augmentation des richesses de l’humanité, tandis que la moitié la plus pauvre de l’humanité n’a capté qu’1% de cette augmentation. Et le revenu moyen des 10% les plus pauvres de l’humanité n’a augmenté que de 25 centimes de dollar depuis 1980.
                Plusieurs choses sont possibles pour remédier à cette situation. Beaucoup de multimilliardaires, comme Bill Gates, Warren Buffet ou Mark Zuckerberg, ont créé ou rejoint l’initiative Giving Pledge, une initiative dont font partie pas mal de grosses fortunes. L’idée est simple et connue : ils se sont engagés à donner une grosse majorité de leur fortune, de leur vivant ou en héritage, à des organisations caritatives et de solidarité. Ce qui représente la modique somme de 365 milliards de dollars, soit autant que le PIB de l’Afrique du Sud, 34e puissance économique.
                Une autre idée serait de donner les armes aux populations les plus pauvres pour s’en sortir, sur l’exemple de l’expression bien connue « donne un poisson à un homme et il se nourrira une journée. Apprends lui à pécher et il se nourrira toute sa vie ». L’idée est la même ici : on peut retirer une aide sociale à un pauvre, mais on ne peut pas lui désapprendre à lire. Et c’est une chose que nous pouvons mettre en application à notre échelle, pour peu que nous ayons des savoirs à transmettre. Pour informations, les compétences les plus recherchées par les ONG sont toutes en rapport avec l’éducation, l’utilisation d’outils d’agriculture ou de construction, ou la médecine.
                D’un point de vue des états, cela passe bien sur par la mise en place d’un système éducatif solide. Pour nous autres français, la chose parait évidente, et nous ne sommes pas à plaindre. Mais gardons à l’esprit qu’en 2011, 773 millions d’adultes étaient analphabètes (780 en 2012). Et cette éducation doit être accessible à tous pour ne pas creuser encore les inégalités et réserver les connaissances aux seuls enfants des foyers riches. C’est tout le problème de la privatisation de l’enseignement : une école privée va avoir plus de moyen qu’une école publique car elle va avoir des frais d’inscription élevés. Elle va pouvoir recruter les meilleurs professeurs car va mieux les payer, attirant ainsi des élèves et pouvant augmenter ses frais d’inscriptions. Les élèves les plus pauvres devant se contenter du reste, et vont bien souvent se retrouver entre eux. Ce qui en plus incite le communautarisme.
Bon un dernier petit chiffre pour la route : toujours d’après l’Oxfam, de 2010 à 2015, la fortune des 62 personnes les plus riches du monde a augmenté de 45% pour atteindre 1760 milliards de dollars. Soit d’avantage que le PIB de la corée du Sud, 12e puissance mondiale. Pendant ce temps, la richesse totale de la moitié la plus pauvre de l’humanité a diminué de 38%. En faut-il plus pour prouver que cette théorie du ruissellement est merdique ? En faut-il plus pour prouver que le système ne sert les intérêts que des plus riches ? 


Je termine ici la première partie, à bientôt pour la seconde!

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