Bien le bonjour, infortunés
lecteurs.
Vous devez
déjà vous en douter (car vous avez lu le titre), mais vous entrez dans la
rubrique Cinéophyte, une rubrique dans laquelle un amateur patenté va vous
parler de cinéma et de ce qu’il en pense. Cet amateur patenté, c’est moi-même,
Dahrkan – Dahrky pour les intimes- et je vais partager avec vous mon
cheminement de pensée concernant des films que j’ai trouvé dignes d’intérêt.
Aujourd’hui,
nous nous intéresserons au dernier film que je suis allé voir, et qui m’a
beaucoup plu malgré quelques défauts, le tout récent Free
State of Jones, réalisé par Gary Ross, et avec en rôle principal Matthew
McConaughey (et je suis bien content que cette chronique ne soit pas
orale !).
| Plongez votre regard dans celui d'un vrai BONHOMME |
Vous ne
connaissez pas encore le format, donc je vais vous en parler un peu : histoire que tout le monde sache de quoi on parle, je commencerai toujours par vous
faire un rapide résumé du film. Selon ce dont j’ai besoin dans ma critique, il
sera soit plutôt exhaustif, soit très court si je n’ai pas envie de vous
spoiler la fin. Bref, je laisse libre court à ma fantaisie quoi.
Dans un
deuxième temps, je vais essayer de m’adonner à une petite analyse du film, pour
vous transmettre ce que j’en ai retenu et ce qui représente selon moi sa
réussite ou son échec. Ou plus simplement le message qu’il essaye de nous faire
passer, ses intentions secrètes.
Ce qui m’amène
d’ailleurs à me pencher sur un premier point important qui risque d’animer toutes
ces chroniques, et qui bien sur n’engage que moi : en bon amateur que je
suis, j’estime tout de même qu’il n’existe aucun film qui ne serve pas un but
spécifique. J’admets volontiers que ce but puisse être simplement de raconter
une histoire, et je le respecte totalement. Cela peut être un but plus noble,
comme informer sur une cause spécifique, ou simplement remettre en question les
codes sociaux ou cinématographiques en vigueur. Et la question que je me pose
en permanence lorsque je regarde un film est la suivante :
« qu’est-ce que le film essaye de me dire, de me faire
comprendre ? ». Je vais essayer de répondre, avec vous, à cette
question.
Bien
évidemment, je ne prétendrai pas être un expert en la matière, aussi tous mes
avis et toutes mes opinions sont sujets à débat. Il va de soi que je n’ai pas
la science infuse, et que mes interprétations peuvent aller beaucoup trop loin,
ou pas assez. Ou dans la mauvaise direction. Dans tous les cas, si je vous ai
fait réfléchir un peu, j’estimerai que le contrat est rempli !
De quoi que ça parle-t-il
donc ?
Free State of Jones raconte
l’histoire de Newton Knight, ancien maréchal ferrant et enrôlé en tant
qu’infirmer par les Confédérés durant la guerre de Sécession. Il est originaire
du comté de Jones, dans le Mississipi. Seulement cette situation ne dure pas,
puisqu’il déserte l’armée pour ramener chez lui le cadavre de son neveu, enrôlé
contre son gré. De retour chez lui, il constate que l’armée, au lieu de
prélever les 10% réglementaires dans les récoltes de la population, a plutôt
tendance à leur laisser 10% (c’est pas moi qui le dis, ce sont les
personnages !). Révolté (car M. Knight est un homme révolté, s’il vivait
encore de nos jours, ils porteraient sans doute le mouvement Nuit Debout tout
seul, en allant mettre des coups de boules à Manuel Valls), il défie
ouvertement l’autorité en empêchant les soldats de rançonner, une fois de plus,
ses voisins. Obligé de fuir, il finit par se réfugier dans les marais, où il
fait la rencontre de plusieurs esclaves noirs, en fuite, eux aussi. Il les
rejoint notamment grâce à l’aide de Rachel, une esclave qu’il avait rencontré
auparavant, possédée par un cotonnier richissime. Elle-même leur fait autant
que possible parvenir des vivres et des outils.
Mais
la menace des chasseurs d’esclaves pèse toujours sur eux, aussi Newton décide
d’apprendre à ses camarades le maniement du fusil. Lorsque les chasseurs les
retrouvent, ils leur tendent une embuscade et les abattent. Galvanisés par
l’injustice qu’est la guerre de Sécession, cette guerre menée par les pauvres
pour que les riches restent riches (là encore, c’est pas moi qui le dit, c’est
lui, un vrai bobo gauchiste avant l’heure), il décide d’aider les habitants à
reprendre ce qui leur appartient. De plus en plus de déserteurs de la région
rejoignent sa petite colonie dans les marais, qui prend des airs de village au
sein de la forêt. Un peu comme un délire de hippie, mais sans le côté Marie
Jeanne, uniquement avec le côté dégueu. Oui parce que bon, c’est un marais
quoi.
A l’abri d’une attaque d’ampleur grâce à la
végétation (comme quoi, les écolos avaient raison), les autorités militaires
locales, qui ne parviennent plus à rassembler les vivres demandés par leur état
major, ne peuvent que subir les attaques de cette bande de Robin des Bois
américains (ça c’est moi qui le dit en revanche). Le colonel en charge de ce
comté décide d’appâter les rebelles en proposant un pardon et une absolution
totale à ceux qui se rendront.
Malheureusement, seuls quatre personnes (un vieux et trois mômes)
répondront à cet appel, alors que notre bon colonel s’attendait à les voir
débarquer en masse. Furieux, il fait pendre manu militari les quatre
prisonniers. Ce qui est quand même un peu raide, vous en conviendrez.
| Oh oui tu vas la sentir ma révolte |
Mais
il n’y aura nul combat : la fin de la guerre de sécession est déclarée, et
la Constitution américaine signée. Lincoln en profite pour abolir l’esclavage.
L’avenir semble radieux pour les anciens esclaves de l’Etat Libre de Jones.
Sauf
que non. Car le président suivant révoque en partie les droits donnés aux
anciens esclaves (notamment les terres qu’on leur a cédées) et les lois
ségrégationnistes voient le jour dans l’état du Mississipi, tout comme le Ku
Klux Klan. Newton voit ses amis noirs mourir ou se faire lyncher les uns après
les autres, mais jamais n’abandonnera son foyer, ni la famille qu’il a fondé
avec Rachel. Le film se clôture sur plusieurs données historiques, comme le
nombre de noirs persécutés durant cette époque.
Mais alors, quoiqu’il faut
retenir de ce flim ?
La
première chose qui m’a marqué au fur et à mesure du film, c’est que, contre
toute attente, il fait preuve de beaucoup de subtilité. Plusieurs choses m’ont
marqué en ce sens, et presque toutes ont pour lien commun le personnage de
Rachel. Je vais vous donner un exemple typique : Rachel est, au début du
film, régulièrement abusée sexuellement par son propriétaire, M. Ekins (je
crois que c’est ça son nom). Mais le film nous le dit d’une façon très
particulière, en une seule scène : Rachel veut apprendre à lire, aussi
espionne-t-elle les leçons données aux enfants Ekins. Elle se fait cependant
surprendre par son maître, et fait mine de s’en aller vaquer à ses taches
ménagères. Il la somme d’attendre. La caméra se fige sur le visage de Rachel.
Le décor autour d’elle est flou. On voit la silhouette floue du visage de M.
Ekins derrière elle, à environ 30 centimètres. Elle ferme les yeux de
résignation. Et la scène s’arrête là. Pas de violence, pas de scène de sexe
abusive, rien d’autre qu’un sous entendu intelligent envers des spectateurs
qu’on estime suffisamment sensés pour comprendre. Et nondidju, dans un paysage
cinématographique où la violence est utilisée à tout bout de champ (merci Game
of Thrones pour cela), où le sexe est normal et lui aussi souvent représenté de
façon crue, un peu de douceur et de subtilité fait du bien.
Et
d’ailleurs, cette subtilité s’étend à toutes les relations amoureuses du
film : on comprend très vite que Rachel est l’intérêt amoureux de Newton
Knight, et pourtant, si nous les voyons parfois enlacés, cela n’ira jamais plus
loin. Nous n’avons pas besoin de le voir pour le comprendre. Et cela donne
d’autant plus de sens à leur relation qu’il ne s’agit pas d’une relation
partagée avec le spectateur, mais bien de leur relation, à eux. Une relation
que nous voyons fleurir comme leur entourage le voit. Bref, le film ne
nous prend pas pour des idiots et préfère nous faire comprendre les choses que
nous les hurler au visage, ce qui est très appréciable.
Tout
n’est pas rose néanmoins, et si le film surprend par sa subtilité (et par
certains plans bien chiadés et très soignés, qui permettent de vraiment placer
le spectateur dans la peau des personnages et dans leur univers), il fait aussi
preuve d’une inconstance très étrange, presque choquante. Je vais prendre pour
exemple la scène d’ouverture du film, qui est une manœuvre militaire des
confédérés face à l’Union. Nous voyons une unité de fiers soldats (enfin, fiers
pour la plupart, y’en a quand même clairement un ou deux qui font dans leur
uniforme) gravir une colline pour arriver sur le théâtre des opérations. Ils montent
l’obstacle, voient l’armée ennemie et… se font tirer dessus comme des lapins,
en avançant tout droit, sans même accélérer. On a droit à la totale des
giclures de sang et autre crâne défoncés par l’impact des balles. Et là je me
suis quand même dit « mais bordel de merde, quel est l’handicapé de
général qui a pu demander une manœuvre pareille ?? ». Et quand je
commence à me poser ce genre de question devant un film, ce n’est généralement
pas bon signe. Et c’est la scène d’ouverture en plus! Heureusement, il se
rattrape très vite. Ce qui d’ailleurs me fait penser que peut être que cette
subtilité qui m’a plu est d’autant plus mise en avant par les gros trucs sales
qui dépassent parfois de la mise en scène propre…
Intéressons-nous
maintenant au nerf du film : le message qu’il veut faire passer. Je dois d’abord vous dire que
j’ai, personnellement, été très inspiré par le contenu, donc je ne serais peut
être pas d’une objectivité transcendante. Mais promis je vais faire un effort.
Free State of Jones est globalement un
film qui nous parle de la lutte des classes. En effet, il est question d’une
partie de la population au niveau de vie bas se révoltant contre les nantis et
les riches qui veulent soit les réduire en esclavage soit les envoyer se battre à leur place (rapidement le film nous
explique qu’il est possible pour les riches familles de dispenser leurs enfants
de rejoindre l’armée, là où pendant ce temps, le neveu de Newt est enrôlé de
force). Mais au-delà de ça, le film nous raconte la lutte pour l’égalité et la
liberté sous toutes ses formes. Newton est fermement convaincu que tous les
hommes naissent égaux et libres, et que chacun devrait pouvoir vivre comme il
l’entend sans être redevable à qui que ce soit. Et si au début nous pensons
qu’il s’agit là simplement du combat des habitants du comté de Jones opprimés par
les mesures autoritaires imposées par une guerre qu’ils ne comprennent ni ne
veulent (un schéma somme toute très classique), on se rend rapidement compte
que cela va au-delà de leur simple combat : il est question de faire
valoir la liberté de tous, pauvres comme riches, blancs comme noirs. Deux choses sont en cela particulièrement
révélatrices de ce postulat : le discours de milieu de film de Newton
Knight, peu avant d’attaquer les forces du colonel du comté de Jones, et les
préceptes de bases de l’Etat de Jones. Et je ne peux m’empêcher de vous les
livrer, au moins en partie.
Le discours donne cela :
- Non, je ne le suis pas.
- Pourquoi ?
- Car un nègre est la possession de quelqu’un. Et personne ne peut posséder les enfants de Dieu.
- Alors qu’êtes-vous ?
- Un homme libre, monsieur.
Ces simples phrases portent
l’essence du message, de l’objectif de leur combat. Newton ne se bat pas pour
lui, pour sa famille, pour ses voisins. Il se bat pour que chacun comprenne
qu’il est inacceptable d’être exploité, véritable symbole bourru et hirsute de
liberté inconditionnelle. Et alors que personne ne les traite comme des hommes,
il s’acharne à considérer tout le monde de façon équitable. Il ne violente pas
les blancs qui insultent ses camarades noirs, il se contente de leur expliquer l’inanité
de leurs propos. Il ne perd jamais patience, excepté face à l’injustice. Et les
préceptes qu’il annonce pour l’Etat Libre de Jones en sont la preuve :
- Principe n°1 : aucun homme ne restera pauvre pour qu’un autre s’enrichisse.
- Principe n°2 : aucun homme ne peut dire à un autre homme ce pourquoi il doit vivre ou ce pourquoi il doit mourir.
- Principe n°3 : tout homme entretient et récolte pour son bénéfice ce qu’il sème, et nul autre ne peut lui enlever cela.
- Principe n°4 : tous les hommes sont des hommes. Si vous marchez sur vos jambes, vous êtes un homme.
| Nouvelle collection Swarovski pour hommes: Colonies |
Ou
en tout cas c’est ce que je croyais avant la dernière partie du film, qui me
pose un vrai problème. En effet, une fois la guerre de sécession
terminée, les blancs reprennent leur vie normale, pendant que tout le récit se
focalise sur les persécutions envers les noirs, et toutes les difficultés, en
dépit de l’interdiction de l’esclavage, pour obtenir une égalité des
droits : même une fois que le droit de vote leur fut accordé, les menaces
et les lynchages dissuadent les citoyens noirs de voter. Et les rares votes de
ceux ayant eu le courage d’aller jusqu’aux urnes ne sont tout simplement pas
comptabilisés. Et en effet, c’est tragique, et cela met en valeur les
inégalités raciales dans le sud des Etats Unis, mais cela fait du même coup
perdre toute la dimension épique et transcendantale du film, qui se retrouve à
uniquement parler de racisme, là il aurait pu faire mieux.
Pire
encore, il y a autre chose dont je ne vous ai pas parlé et qui, à mon sens,
contribue encore à saloper le message. En parallèle de l’intrigue, on suit un
procès, ayant lieu 85 ans après les événements de Jones et mettant en scène
l’arrière-arrière-arrière petit fils de Newton. Il est blanc comme un cul, et
s’est marié avec une rousse aux yeux verts, à la peau d’une pâleur digne d’une
publicité pour le nouvel Omo. Seulement voilà : étant prétendument le fils
de Newton Knight et de Rachel Knight (qui est quand même plutôt noire), il
possède donc un 8eme de sang négre. Ce qui, dans le Mississipi, le fait rentrer
dans la catégorie des noirs, ce qui rend son mariage illégal. On a donc droit à
des scènes supplémentaires mettant en avant l’inanité des lois
ségrégationnistes de l’époque, et l’importance de continuer le combat, même en
1950. Sauf que… bah on n’est plus en 1950 en fait, et ces lois
ségrégationnistes ont été abolies depuis un moment à présent. Du coup, le coté
transcendant du film en prend encore un coup dans le museau, puisque les
travers montrés ne sont plus d’actualités. Et Newton Knight, alors qu’il était
le symbole de la lutte égalitaire à travers le temps, n’est plus que l’icone de
la lutte raciale de son époque, et uniquement de celle-ci. J’ajouterai même que
la structure du film, à faire avancer le procès en même temps qu’on en apprend
plus sur Newton Knight, aurait presque tendance à me faire croire qu’en fait,
le vrai sujet du film, c’est le procès. Et que tout le reste ne sert qu’à
expliquer les différents arguments des avocats.
Du
coup, le film ne transmet en fait qu’un message contre le racisme et pour
l’égalité raciale. Ce qui est déjà
vachement bien cela dit, mais pour le même but, n’aurait-il pas été mieux de se
baser dans un contexte, dans un monde plus proche du notre, pour que le parallèle
avec notre société soit plus évident ? Alors qu’ici, comme tout se passe
il y a plus de soixante ans… Bah on s’en fout en fait ! Le film, au lieu
d’être un pamphlet contre le racisme et les inégalités des classes, est
finalement juste un documentaire sur le racisme d’avant. Et c’est quand même
bien dommage !
Bon
ceci étant dit, on reste quand même sur du film qu’il est bien à regarder. Un
petit peu long, peut être, mais très poignant. Je vous conseille ardemment
d’aller le voir, au moins pour vous faire votre propre idée, votre propre opinion.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire